«Les héritiers»: 100 000 goélands, le faucon Zouzoune et nos cochonneries au dépotoir
Serge-Olivier Rondeau offre une méditation filmée sur la vie d’une colonie de goélands de la région montréalaise..
Le documentaire Les héritiers, réalisé par Serge-Olivier Rondeau en 2025, explore la vie d’une colonie de goélands à bec cerclé dans la région montréalaise. Ce film de 79 minutes se distingue par son approche originale : il donne la parole aux oiseaux sans intervention humaine directe, ni commentaire, ni musique. Le cinéaste a passé 120 séances de tournage, parfois plus de 12 heures par jour, caché pour observer les oiseaux. L’objectif est de montrer leur autonomie et leur adaptation à un environnement modifié par l’humain, sans les réduire à des stéréotypes de « nuisibles ». La colonie compte jusqu’à 100 000 individus, dont 40 000 adultes, ce qui en fait l’une des plus importantes d’Amérique du Nord.
Serge-Olivier Rondeau a créé un lexique spécifique pour traduire les cris et postures des goélands de Montréal, distincts de ceux de la côte ouest. Ce lexique, distribué aux spectateurs sous forme de silhouette d’oiseau, associe des sons comme « huoh-huoh-huoh » (appel étouffé pour la couvée) ou « klee-ew » (demande de nourriture des oisillons) à des significations précises. Les enregistrements sonores ont été synchronisés avec les images pour refléter les intentions des oiseaux. Cette méthode vise à éviter une interprétation anthropocentrique et à montrer que les goélands perçoivent leur environnement différemment des humains, notamment grâce à une vision plus développée.
La colonie de goélands niche sur l’île Deslauriers, près du plus grand site d’enfouissement du Canada, où 6 000 tonnes de déchets sont déversées quotidiennement. Les oiseaux s’y nourrissent, perturbant parfois les opérations avec leurs nuées. Pour les éloigner, une fauconnerie emploie un gerfaut hybride nommé Zara, surnommé Zouzoune, dont les interventions sont les seules paroles humaines du film. Le cinéaste a découvert ce lieu en étudiant les rapports entre humains et animaux dans le cadre de son doctorat en anthropologie. Le film souligne ainsi l’adaptation des goélands à une société de surconsommation, où leurs comportements sont directement liés aux activités humaines.
Le goéland à bec cerclé a frôlé l’extinction au début du XXe siècle avant de se rétablir grâce à son adaptation aux milieux anthropiques. La colonie montréalaise illustre cette résilience, mais aussi les tensions avec les activités humaines. Le site d’enfouissement, situé près de milieux humides, fait l’objet de débats, car son extension est prévue jusqu’en 2032. Le film suggère que les goélands, en héritant de cette réalité, deviennent des témoins involontaires des excès de la société extractiviste. Leur survie dépend de leur capacité à exploiter les ressources générées par l’humain, même si cela aggrave la destruction environnementale.
Serge-Olivier Rondeau a évité d’*« anthropologiser »* les goélands, c’est-à-dire de leur attribuer des comportements ou des intentions humaines. Le film repose sur une immersion totale dans leur monde, avec une trame sonore entièrement dédiée à leurs cris et une absence de voix off ou de musique. Les images montrent des scientifiques étudiant les oiseaux, des couples en train de pondre, des oisillons naissants et des goélands fouillant les déchets. Le résultat est à la fois contemplatif et instructif, visant à développer une empathie pour ces animaux souvent mal aimés. Le film est projeté en salle à partir du 2 octobre 2025, avec des discussions animées par le réalisateur et la fauconnière Stéphanie Mercure dans plusieurs cinémas de Québec et Montréal.

