Faire parler les silences de l’histoire
L’écrivaine Polina Panassenko met dos à dos passé soviétique et présent russe..
Polina Panassenko est une écrivaine, traductrice et comédienne franco-russe, née à Moscou en 1989. Arrivée en France à l’âge de 4 ans avec ses parents, elle a étudié à Sciences Po Paris avant de se former au Théâtre d’art de Moscou. Son deuxième roman, À voix haute, publié en 2026 aux éditions L’Olivier, explore les silences de l’histoire familiale et collective, mêlant fiction et autobiographie. Ce livre s’inscrit dans la continuité de son premier roman, Tenir sa langue (2022), où elle abordait déjà des thèmes comme l’identité et les non-dits. Panassenko a remporté le prix littéraire Le Monde et a été sélectionnée pour le prix Femina. Son approche repose sur l’usage de la fiction comme outil de liberté créative, lui permettant de donner une voix aux histoires enfouies ou effacées.
Le roman À voix haute suit une narratrice franco-russe qui, à l’adolescence puis à 20 ans, retourne en Russie pour comprendre son héritage familial. En 2011, elle interroge son grand-père sur la mort de son arrière-arrière-grand-père, déporté au goulag dans les années 1930. Ce voyage initiatique la mène jusqu’à Vladivostok et la Kolyma, régions marquées par les crimes du régime soviétique. L’enquête révèle l’absence de traces officielles et la difficulté à accéder aux archives, symbolisant l’effacement des victimes. L’autrice souligne l’importance pour les descendants de rechercher ces histoires, car sans cette démarche, ces crimes resteraient à jamais ignorés. Le roman illustre ainsi le poids de la mémoire et la responsabilité de transmettre ces récits.
L’œuvre de Panassenko met en parallèle l’Union soviétique et la Russie contemporaine, notamment sous le régime de Vladimir Poutine. En 2011, la narratrice observe un décalage entre une société russe encore marquée par des hiérarchies archaïques et des mouvements de protestation dans la rue, comme les manifestations contre les fraudes électorales de décembre 2011. Le roman reflète aussi les tensions entre le passé soviétique et le présent, où les silences et les tabous persistent. L’autrice évite de donner des réponses toutes faites, laissant le lecteur interpréter les parallèles entre les deux époques. Elle insiste sur la nécessité de distinguer la réalité des fantasmes, notamment pour une génération comme la sienne, née en Russie mais ayant grandi en France.
Un thème central du roman est l’apprentissage du langage des silences au sein de la famille. Le grand-père de la narratrice, marqué par l’expérience soviétique, considère le silence comme une forme de protection. Pour lui, parler peut être dangereux, une leçon transmise à travers les générations. La narratrice, en revanche, cherche à décrypter ces non-dits et à leur donner une voix. Ce conflit générationnel illustre les différentes façons d’aborder l’histoire familiale : l’une par la prudence, l’autre par l’affirmation. Le roman montre que ces silences, bien que protecteurs, peuvent aussi devenir des prisons, et que les briser est un acte de courage et d’amour.
Polina Panassenko utilise la fiction comme un moyen de libérer sa créativité et de donner une forme aux histoires qu’elle souhaite raconter. Pour elle, la fiction offre une liberté totale, contrairement au réel qui impose des contraintes. Elle refuse de signer un « contrat avec le réel », préférant laisser le lecteur interpréter son œuvre sans imposer une vérité unique. Son roman À voix haute alterne entre comédie et drame, reflétant la complexité de la vie. L’autrice souligne que le grave et le drôle ne sont pas opposés, mais souvent liés. Cette approche permet d’aborder des sujets lourds, comme les crimes du goulag, avec une certaine légèreté, tout en maintenant une profondeur historique et émotionnelle.
Le roman aborde la question de la mémoire collective et individuelle, notamment à travers la dissolution de l’ONG *Memorial* en 2021, une organisation qui documentait les crimes du régime soviétique. La narratrice se rend compte que les archives du goulag sont souvent inaccessibles ou incomplètes, symbolisant l’effacement des victimes. Elle en conclut que les descendants ont une responsabilité immense : rechercher ces histoires pour éviter qu’elles ne tombent dans l’oubli. Ce processus de découverte commence souvent par la prise de conscience d’une absence, d’un silence à combler. Le livre montre ainsi que la mémoire n’est pas seulement un devoir, mais aussi un acte d’amour envers ceux qui ont souffert.

