On sait enfin comment les grenouilles se protègent des champignons mortels : elles élèvent des bactéries
Les bactéries des grenouilles forment une barrière contre le champignon qui décime les amphibiens. Une espèce brésilienne survit tant que sa flore cutanée reste intacte.
Un champignon microscopique nommé Batrachochytrium dendrobatidis (surnommé Bd), responsable de la chytridiomycose, décime les populations de grenouilles à l'échelle mondiale. Ce pathogène attaque la peau des amphibiens, organe essentiel à leur respiration et à leur hydratation, provoquant des arrêts cardiaques en quelques semaines. Découvert dans les années 1990, il est considéré comme l'un des agents pathogènes les plus mortels pour les vertébrés, avec un taux de mortalité pouvant atteindre 100 % dans certaines espèces. Les scientifiques estiment que plus de 200 espèces de grenouilles ont disparu en raison de ce champignon depuis les années 1970, principalement en Amérique centrale et du Sud, en Australie et dans l'ouest des États-Unis.
Face à cette menace, des chercheurs ont découvert que certaines grenouilles, comme la grenouille léopard (Lithobates pipiens), développent une stratégie de défense originale : elles abritent sur leur peau des bactéries bénéfiques. Ces micro-organismes, principalement du genre Janthinobacterium, produisent des composés antifongiques naturels qui inhibent la croissance de Bd. Cette symbiose entre la grenouille et ses bactéries se forme dès le stade de têtard et se renforce avec l'âge. Les scientifiques parlent de microbiote cutané pour désigner cet écosystème invisible mais vital, comparable à une barrière immunitaire externe.
Les bactéries comme Janthinobacterium lividum sécrètent une substance appelée violacéine, un pigment violet aux propriétés antifongiques puissantes. Cette molécule détruit les parois cellulaires de Bd en les rendant perméables, ce qui empêche le champignon de proliférer. Une étude publiée en 2026 a montré que les grenouilles porteuses de cette bactérie avaient un taux de survie 40 % plus élevé que celles qui en étaient dépourvues. Les chercheurs ont également observé que l'efficacité de cette protection dépendait de la diversité des bactéries présentes : plus le microbiote était riche, plus la défense était robuste.
Cette collaboration entre grenouilles et bactéries n'est pas innée mais s'acquiert au fil du temps. Les jeunes têtards absorbent les bactéries bénéfiques dans leur environnement aquatique, notamment dans les mares ou les ruisseaux où vivent leurs parents. Une fois installées sur leur peau, ces bactéries se multiplient et forment une communauté stable. Les scientifiques pensent que cette symbiose pourrait être le résultat d'une coévolution sur des millions d'années, où les grenouilles ayant développé cette résistance ont survécu aux épidémies de Bd, tandis que les autres disparaissaient.
Cette découverte ouvre des pistes pour sauver les espèces menacées par Bd. Les chercheurs envisagent deux stratégies : soit réintroduire des bactéries bénéfiques dans des populations décimées, soit favoriser leur prolifération en modifiant l'habitat des grenouilles (par exemple, en ajoutant des substrats riches en bactéries dans les zones humides). Une expérience menée en 2025 sur des grenouilles Rana muscosa en Californie a montré une réduction de 70 % des cas de chytridiomycose après inoculation de Janthinobacterium. Cependant, cette approche soulève des questions éthiques et écologiques, comme le risque de déséquilibrer d'autres écosystèmes.
Malgré ces avancées, plusieurs obstacles persistent. D'abord, toutes les espèces de grenouilles ne développent pas cette symbiose : certaines, comme la *grenouille dorée* (*Incilius periglenes*), ont disparu avant que les scientifiques ne puissent étudier leur microbiote. Ensuite, la transplantation de bactéries peut avoir des effets imprévus, comme la prolifération d'autres pathogènes ou la perturbation des interactions locales. Enfin, le changement climatique, en modifiant les habitats et les températures, pourrait altérer la composition des microbiotes, rendant les grenouilles plus vulnérables. Les chercheurs insistent sur la nécessité d'étudier ces mécanismes à long terme avant de généraliser les solutions.

