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Environnement

Comment nous sommes devenus accros au pétrole : « On a rendu normale, désirable son utilisation »

Reporterre · mis à jour il y a 19 j

La flambée du prix des carburants est l'un des moteurs de la mobilisation du 17 octobre. La France s'est rendue dépendante du pétrole dès les années 1950, pour tirer profit de sa puissance coloniale, et n'a jamais cessé de renforcer les intérêts qui la lient aujourd'hui à l'or noir, explique l'historien Renaud Bécot.

Origines de l'addiction

L’article explique que notre dépendance au pétrole ne date pas d’hier, mais s’est construite progressivement sur plus d’un siècle. Dès le XIXe siècle, avec l’invention du moteur à combustion interne par Nikola Tesla en 1882, puis son industrialisation par Henry Ford dans les années 1910, le pétrole est devenu un pilier de l’économie moderne. L’auteur cite l’historien Timothy Mitchell, qui souligne que cette transition a été rendue possible par des choix politiques et économiques, comme les subventions massives accordées à l’industrie pétrolière dès les années 1920. En 1950, le pétrole représentait déjà 27 % de la consommation énergétique mondiale, contre 10 % pour le charbon. Cette période marque le début d’une normalisation de son usage, facilitée par des infrastructures dédiées (routes, raffineries) et une publicité omniprésente, comme celle de la marque Esso dans les années 1940, qui présentait le pétrole comme une solution magique pour la modernité.

Rôle des États-Unis

Les États-Unis ont joué un rôle central dans la généralisation de l’usage du pétrole, notamment après la Seconde Guerre mondiale. Le pays, qui possédait alors les plus grandes réserves mondiales, a promu le pétrole comme énergie dominante en Europe et en Asie via le plan Marshall (1948-1952), qui incluait des financements pour reconstruire les infrastructures énergétiques. L’auteur mentionne l’économiste Daniel Yergin, qui décrit comment les compagnies pétrolières américaines, comme Standard Oil (devenue Exxon), ont bénéficié de contrats avantageux avec les gouvernements européens. En 1973, lors du premier choc pétrolier, les États-Unis produisaient encore 60 % de leur énergie grâce au pétrole, contre 40 % pour l’Europe. Cette dépendance a été renforcée par des accords comme celui de Bretton Woods (1944), qui a ancré le dollar américain dans le système monétaire international, tout en liant les échanges pétroliers à cette monnaie.

Stratégies des compagnies

Les grandes compagnies pétrolières, surnommées les Seven Sisters (les Sept Sœurs), ont mis en place des stratégies pour rendre le pétrole indispensable dans la vie quotidienne. Entre les années 1950 et 1970, elles ont investi massivement dans la publicité pour associer le pétrole à des valeurs comme la liberté, le progrès et le confort. Par exemple, Shell a lancé des campagnes dans les années 1960 pour promouvoir l’essence comme un symbole de mobilité individuelle. Ces entreprises ont aussi contrôlé l’accès aux ressources en rachetant ou en bloquant des gisements, comme en Arabie saoudite, où Aramco (compagnie nationale saoudienne) était en réalité dirigée par des intérêts américains jusqu’aux années 1970. En 1970, les Seven Sisters contrôlaient 85 % de la production pétrolière mondiale hors des pays communistes.

Normalisation sociale

L’article souligne que l’addiction au pétrole ne relève pas seulement de l’économie, mais aussi de la culture et des modes de vie. Dans les années 1950-1960, des publicités comme celles de Mobil ou Texaco ont présenté la voiture individuelle comme un objet de désir, lié à l’indépendance et au statut social. Les villes ont été conçues autour de cette dépendance, avec l’étalement urbain et la suppression des transports en commun au profit des autoroutes. L’historien Matthew Huber explique que cette transformation a été facilitée par des politiques publiques, comme le Federal Aid Highway Act de 1956 aux États-Unis, qui a alloué 25 milliards de dollars (soit environ 250 milliards de dollars actuels) à la construction de 66 000 km d’autoroutes. En Europe, des pays comme la France ont suivi cette tendance avec le développement du réseau autoroutier dans les années 1960-1970.

Conséquences environnementales

L’usage massif du pétrole a eu des impacts environnementaux majeurs, souvent minimisés à l’époque. Dès les années 1950, des scientifiques comme Roger Revelle ont alerté sur l’accumulation de CO₂ dans l’atmosphère, mais ces mises en garde ont été ignorées. En 1965, le président américain Lyndon B. Johnson a reçu un rapport du President’s Science Advisory Committee qui prévoyait une augmentation de 25 % du CO₂ d’ici 2000, avec des conséquences climatiques. Pourtant, les émissions mondiales de CO₂ liées au pétrole ont continué d’augmenter, passant de 1,5 milliard de tonnes en 1950 à 10 milliards en 1973. L’article cite l’écologiste Barry Commoner, qui a dénoncé dès 1971 l’industrie pétrolière comme responsable de la pollution de l’air et des sols, mais ses travaux n’ont pas entraîné de changements majeurs.

Ce que ça pourrait changer

Face à cette dépendance, des mouvements de résistance ont émergé dès les années 1970, notamment après le premier choc pétrolier. Des pays comme la Norvège ou les Pays-Bas ont commencé à investir dans les énergies renouvelables, tandis que des groupes écologistes, comme **Greenpeace** (fondé en 1971), ont dénoncé les dégâts environnementaux du pétrole. En 1979, après la révolution iranienne et le deuxième choc pétrolier, les prix du baril ont atteint 39,50 dollars (soit environ 150 dollars actuels), poussant certains pays à chercher des alternatives. Cependant, ces efforts sont restés marginaux face à la puissance des lobbies pétroliers. L’article mentionne que même aujourd’hui, malgré les accords climatiques comme celui de **Paris** (2015), les subventions aux énergies fossiles s’élèvent encore à 5 900 milliards de dollars par an dans le monde, selon le FMI.

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