Comment la France est devenue la fille déclassée de l’Église
L’étrange histoire de la République et des papes L’article Comment la France est devenue la fille déclassée de l’Église est apparu en premier sur Le Grand Continent..
En 1980, le pape Jean-Paul II interpelle la France en la qualifiant de «fille aînée de l’Église», une expression qui remonte à une relation historique entre la papauté et la France. Cette relation, marquée par des attentes mutuelles, a évolué sur plus d'un siècle, notamment entre 1848 et 1904, puis après la Seconde Guerre mondiale. Au XIXe siècle, la France était perçue comme un acteur clé du catholicisme mondial, mais son influence a progressivement décliné, notamment face à l'Italie et à l'Allemagne. Cette période a vu naître des tensions entre la modernité politique (héritage de 1789) et la défense des valeurs traditionnelles de l'Église, avec des conséquences durables sur la place de la France dans le monde catholique.
La Révolution française (1789-1799) a profondément marqué les relations entre la France et l'Église. Les persécutions contre les clercs, la Constitution civile du clergé (1790) et la sécularisation des biens de l'Église ont laissé des traces durables. Le concordat de 1801, signé entre Napoléon Bonaparte et le pape Pie VII, a rétabli un compromis en reconnaissant la primauté du pape sur les évêques tout en limitant ses prérogatives. Cependant, les «articles organiques» ajoutés par Napoléon ont restreint davantage l'autorité pontificale. Ce concordat a structuré les relations Église-État en France jusqu'en 1905. La papauté a alors dû élaborer une doctrine face à la modernité, notamment en condamnant le libéralisme politique et philosophique, considéré comme un héritage de la Révolution.
Entre 1830 et 1848, le catholicisme français a été marqué par deux courants principaux : le catholicisme libéral et le catholicisme intransigeant. Le premier, incarné par des figures comme Lamennais, Montalembert ou Lacordaire, prônait une séparation stricte entre l'Église et l'État tout en défendant la liberté religieuse. Le second, plus radical, rejetait toute compromission avec la modernité. En 1832, le pape Grégoire XVI condamne le libéralisme dans l'encyclique Mirari vos, marquant un tournant vers l'intransigeantisme. Après 1848, le catholicisme libéral perd de son influence, tandis que l'intransigeantisme gagne du terrain, notamment avec la défense du pouvoir temporel du pape et la condamnation de l'héritage révolutionnaire.
Sous le Second Empire (1852-1870), Napoléon III a joué un rôle ambigu dans la défense des États pontificaux. Bien qu'il ait soutenu militairement le pape Pie IX contre les mouvements révolutionnaires italiens (notamment en 1849 et 1867), il a aussi cherché à moderniser son régime et à s'allier avec le Piémont, qui menait l'unification italienne. En 1860, Napoléon III a permis l'annexion des États pontificaux par le Piémont, sauf Rome. Cette politique a affaibli la position du pape, tout en alimentant le sentiment de solidarité des catholiques français envers Pie IX. En 1870, le retrait des troupes françaises de Rome a permis l'entrée des troupes italiennes, mettant fin à l'État pontifical et déclenchant la «question romaine».
Entre 1860 et 1870, environ 10 000 volontaires, majoritairement français (notamment bretons) et hollandais, ont rejoint les zouaves pontificaux, une milice créée pour défendre les États pontificaux. Ces volontaires, motivés par la défense du pape et de l'Église, ont participé à des batailles comme celle de Mentana (1867), où ils ont vaincu les garibaldiens. Cet engagement a renforcé le lien entre les catholiques français et la papauté, symbolisant une mobilisation internationale en faveur du pape-roi. Les zouaves pontificaux sont devenus un symbole de la résistance catholique face à la modernité politique et à l'unification italienne.
En décembre 1864, le pape Pie IX publie l'encyclique Quanta cura accompagnée du Syllabus, un document condamnant 80 propositions jugées incompatibles avec la doctrine catholique. Parmi ces propositions figuraient le libéralisme, la liberté de conscience, la séparation des Églises et de l'État, et l'héritage de la Révolution française. Le Syllabus a été perçu comme une attaque contre le régime de Napoléon III, qui a interdit sa lecture publique. En France, il a marqué l'acte de naissance officiel de l'intransigeantisme catholique, un courant qui rejette toute adaptation de l'Église à la modernité. Ce courant, porté par des figures comme Louis Veuillot (directeur du journal L’Univers), est devenu dominant dans le catholicisme français à la fin du XIXe siècle.
La «question romaine» désigne le conflit entre le Saint-Siège et l'Italie unifiée (1870-1929) concernant la perte des États pontificaux et la souveraineté du pape. Pie IX, après l'entrée des troupes italiennes à Rome en 1870, s'est enfermé au Vatican et a refusé toute négociation, déclenchant une crise diplomatique. La France, bien que traditionnellement protectrice du pape, n'a pas pu intervenir en raison de sa défaite face à la Prusse (1870) et de l'instabilité politique interne. Cette période a marqué le début d'un déclin de l'influence française dans le monde catholique, au profit de l'Italie et de l'Allemagne. La France, autrefois perçue comme la «fille aînée de l’Église», est devenue un acteur secondaire dans les relations entre la papauté et les États.
En 1905, la loi de Séparation des Églises et de l'État met fin au concordat de 1801. Cette loi, adoptée sous la Troisième République, marque une rupture radicale en retirant à l'Église catholique son statut officiel et en nationalisant ses biens. Elle répond à un contexte de montée de l'anticléricalisme et de laïcisation de la société française. Bien que cette loi ait été critiquée par le pape Pie X, elle a aussi permis une réconciliation progressive entre l'Église et la France. Cependant, elle a confirmé le déclin de l'influence française au sein du catholicisme mondial, où Rome est devenue le centre décisionnel principal. Cette période (1905-1945) a vu une lente réconciliation, mais aussi une perte d'autonomie des catholiques français face à la papauté.
À partir des années 1960, le concile Vatican II (1962-1965) a accéléré le *décentrement* de l'Église par rapport aux puissances européennes traditionnelles, dont la France. Ce concile a modernisé l'Église en promouvant le dialogue avec le monde moderne, la liberté religieuse et une gouvernance plus collégiale. Il a aussi marqué un tournant dans les relations entre la papauté et les États, y compris la France. Bien que la France reste un pays majoritairement catholique, son rôle dans le catholicisme mondial a continué de décliner au profit de l'Amérique latine, de l'Afrique et de l'Asie. Cette évolution a confirmé la France comme une «fille déclassée de l’Église», perdant progressivement son statut historique de leader dans le monde catholique.

