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Géopolitique

Pour une souveraineté technologique sélective

Le Grand Continent · mis à jour il y a 3 j

Entre l’illusion d’une souveraineté technologique totale et la résignation à une vassalisation brutale, l’Europe doit inventer une troisième voie dans la course à l’IA L’article Pour une souveraineté technologique sélective est apparu en premier sur Le Grand Continent..

Incident déclencheur

Le 12 juin 2026, l’administration Trump a imposé des restrictions à l’exportation limitant l’accès des entreprises et chercheurs étrangers aux modèles d’intelligence artificielle (IA) les plus avancés développés par Anthropic, une entreprise américaine. Cette décision a soudainement privé l’Europe d’une IA de pointe, révélant ainsi sa dépendance critique vis-à-vis des technologies américaines. L’accès a été rétabli par la suite, mais cet épisode a illustré l’instabilité des partenariats technologiques internationaux et l’urgence pour l’Europe de réduire ses vulnérabilités. L’IA de pointe désigne des modèles capables de performances bien supérieures aux technologies précédentes, entraînés avec des quantités massives de données et une puissance de calcul colossale.

Souveraineté totale irréaliste

L’Europe ne peut pas viser une souveraineté technologique totale en matière d’intelligence artificielle, car cela nécessiterait un contrôle absolu sur l’ensemble de la stack technologique, c’est-à-dire la chaîne complète allant des modèles d’IA aux infrastructures sous-jacentes. Cette chaîne inclut les centres de données, les services cloud, les semi-conducteurs et les ressources énergétiques. Par exemple, l’entraînement des modèles d’IA de pointe exige des semi-conducteurs haut de gamme et une consommation énergétique massive. Aucun pays, pas même les États-Unis ou la Chine, ne maîtrise entièrement cette chaîne, en raison de la complexité des chaînes d’approvisionnement mondiales. Les semi-conducteurs illustrent cette interdépendance : les États-Unis conçoivent ces puces, Taïwan les fabrique, les Pays-Bas fournissent certains équipements clés, le Japon produit des composants chimiques, la Corée du Sud fabrique des mémoires, et la Chine détient les matières premières essentielles.

Contexte géopolitique tendu

Depuis une décennie, l’Europe observe avec inquiétude sa dépendance croissante envers les États-Unis et la Chine dans le domaine technologique. Initialement, l’autonomie stratégique était un objectif porté principalement par la France, mais elle est désormais un consensus parmi les dirigeants européens. En février 2025, lors du Sommet pour l’action sur l’intelligence artificielle à Paris, Emmanuel Macron a souligné cette nécessité sans avoir à convaincre ses homologues. Cette prise de conscience s’est accélérée en raison de plusieurs facteurs : l’escalade des guerres commerciales et technologiques, la détérioration des relations transatlantiques et les tensions géopolitiques mondiales. En 2024, le rapport Draghi sur la compétitivité européenne a placé la souveraineté technologique au cœur de l’agenda politique, la liant directement à la sécurité et à la prospérité du continent.

Dépendance technologique européenne

L’Europe est largement distancée par les États-Unis et la Chine dans la course à l’IA, avec un écart qui ne cesse de se creuser. Les deux puissances dominent toutes les couches de la stack technologique, des modèles d’IA aux semi-conducteurs en passant par les services cloud. Par exemple, ASML, une entreprise néerlandaise, est un acteur clé dans la fabrication de machines de lithographie pour les puces haut de gamme, mais son rôle reste insuffisant pour combler le retard. L’Europe a longtemps compté sur sa puissance réglementaire pour orienter le développement technologique selon ses valeurs, comme en témoignent les travaux d’Anu Bradford sur l’effet Bruxelles. Cependant, cette approche s’est révélée insuffisante face à l’intensification des conflits technologiques et commerciaux.

Souveraineté technologique sélective

Plutôt qu’une souveraineté totale, l’Europe doit adopter une approche sélective, ciblant les technologies les plus critiques pour sa sécurité, son économie et ses valeurs. L’objectif n’est pas d’éliminer toutes les dépendances, mais de distinguer celles qui sont gérables, celles qui peuvent être réduites et celles qui nécessitent une gestion stratégique. Par exemple, l’Europe pourrait renforcer ses capacités dans des domaines où elle dispose déjà d’atouts, comme la robotique, tout en atténuant sa dépendance dans des secteurs plus vulnérables. Cette stratégie offensive et défensive vise à permettre à l’Europe de défendre ses intérêts dans un contexte de rivalités technologiques accrues et de tensions géopolitiques.

Enjeux économiques et militaires

La souveraineté technologique est devenue un impératif pour l’Europe, tant sur le plan économique que militaire. En 2024, le rapport Draghi a mis en lumière les défis existentiels du continent, soulignant que la compétitivité et la prospérité dépendent d’un secteur technologique dynamique. La guerre en Ukraine et la perte de confiance dans les garanties de sécurité américaines ont poussé les Européens à reconstruire leurs capacités militaires, nécessitant des investissements massifs dans un contexte de finances publiques contraintes. La course à l’IA, accélérée par ces événements, rend cet objectif encore plus urgent. Sans autonomie technologique, l’Europe risque de perdre son influence économique et sa capacité à protéger ses citoyens.

Ce que ça pourrait changer

Les chaînes d’approvisionnement mondiales rendent impossible une souveraineté technologique absolue. Par exemple, la Chine dépend des semi-conducteurs étrangers pour fabriquer ses puces, tandis que les États-Unis limitent l’accès à leurs technologies les plus avancées pour préserver leur avance. En retour, la Chine contrôle une grande partie des terres rares, essentielles à la fabrication des semi-conducteurs, ce qui force les États-Unis à négocier des accords pour y accéder. Ces interdépendances montrent que même les puissances technologiques les plus avancées doivent composer avec des vulnérabilités structurelles. L’Europe, en position de retardataire, doit donc naviguer habilement entre ces contraintes pour sécuriser ses approvisionnements et ses technologies.

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