Violences économiques : un angle mort du droit et de la preuve. Par Barbara Para, Psychologue.
Certaines formes de violence ne laissent ni traces physiques ni éclats visibles. Elles s'installent progressivement, souvent dans le silence, et produisent pourtant des effets durables.
Les violences économiques désignent un ensemble de comportements visant à contrôler une personne par le biais de ses ressources financières. Elles peuvent se manifester sous plusieurs formes, comme la confiscation des revenus, l’interdiction de travailler, la surveillance des dépenses, la mise en dépendance financière, l’organisation volontaire de la précarité ou encore l’endettement imposé. Contrairement à d’autres formes de violences, ces actes ne sont pas toujours spectaculaires ou isolés. Leur dangerosité réside dans leur répétition et leur combinaison, qui créent une dynamique de domination progressive. Par exemple, une personne peut être privée d’accès à ses propres comptes bancaires, puis se voir interdire de travailler, et enfin être contrainte de s’endetter pour subvenir à ses besoins. Ces violences s’inscrivent souvent dans un contexte plus large d’emprise, où le contrôle des ressources sert à maintenir une dépendance et à limiter l’autonomie de la victime.
Les violences économiques ne se limitent pas à des conséquences matérielles : elles ont un impact psychologique majeur et souvent sous-estimé. Une personne victime de ces violences peut perdre son autonomie, voir son estime de soi diminuer, ressentir un sentiment d’impuissance ou développer une dépendance psychologique renforcée. Selon la psychologue Judith Herman, dont les travaux sont cités dans l’article, la perte de contrôle sur sa propre vie constitue un facteur central dans la détresse psychique. Par exemple, une personne privée d’accès à ses revenus peut se sentir incapable de prendre des décisions, même simples, comme faire des courses ou payer un loyer. Cette perte de contrôle peut aussi générer un stress chronique, des troubles anxieux ou dépressifs, et une difficulté à envisager une sortie de la situation. Les violences économiques agissent ainsi comme un levier de soumission, en maintenant la victime dans un état de vulnérabilité.
Les violences économiques sont souvent associées à une dynamique de contrôle coercitif, un concept développé par la sociologue Evan Stark. Ce contrôle coercitif désigne un ensemble de stratégies visant à limiter les marges de manœuvre d’une personne, à renforcer son isolement et à empêcher toute sortie de la relation abusive. Les violences économiques jouent un rôle clé dans ce processus, car elles permettent de maintenir une dépendance structurelle. Par exemple, une personne peut être privée d’accès à ses ressources financières, ce qui l’empêche de quitter un conjoint violent ou de subvenir à ses besoins. Ce contrôle coercitif ne se limite pas à une seule forme de violence : il combine souvent des violences économiques, psychologiques et parfois physiques. Comprendre cette dynamique globale est essentiel pour saisir l’ampleur de l’emprise exercée sur la victime.
Sur le plan juridique, les violences économiques présentent des défis majeurs, notamment en matière de preuve. Contrairement à des violences physiques, elles laissent peu de traces directes : les éléments matériels sont souvent fragmentaires, comme des relevés bancaires, des témoignages indirects ou des documents administratifs. De plus, certaines pratiques peuvent être justifiées a posteriori, comme une gestion « centralisée » des finances ou des choix économiques présentés comme rationnels. Par exemple, une personne peut argumenter que la surveillance des dépenses est une mesure de gestion familiale, alors qu’elle sert en réalité à contrôler l’autre. La frontière entre une organisation financière légitime et un contrôle abusif est donc difficile à tracer, ce qui complique la reconnaissance juridique de ces violences.
Pour identifier des violences économiques, il est crucial d’analyser les comportements sur le long terme. Un acte isolé, comme un refus de donner accès à un compte bancaire, peut sembler anodin. En revanche, une répétition de tels actes, combinée à une évolution dans la dynamique de contrôle, peut révéler une stratégie cohérente et abusive. Par exemple, une personne peut d’abord être privée de ses revenus, puis se voir interdire de travailler, et enfin être contrainte de s’endetter. Cette dimension temporelle est essentielle pour construire un dossier solide, car elle permet de montrer que les violences ne sont pas le résultat de circonstances ponctuelles, mais d’une volonté délibérée de contrôle. Les professionnels du droit doivent donc privilégier une approche globale et longitudinale pour documenter ces violences.
L’expertise psychologique joue un rôle clé dans la compréhension et la reconnaissance des violences économiques. Elle permet d’analyser les mécanismes de dépendance, d’évaluer le retentissement psychique de ces violences et de replacer les comportements dans une dynamique d’emprise. Par exemple, un psychologue peut mettre en évidence comment la perte de contrôle sur les ressources financières a entraîné une perte d’autonomie ou une altération de l’estime de soi. Bien que l’expertise psychologique ne prouve pas directement les faits économiques, elle permet de comprendre leurs effets et leur cohérence. Cette analyse est souvent déterminante pour objectiver la situation et renforcer la crédibilité du dossier, notamment en articulant les éléments matériels avec les conséquences psychologiques.
Pour les avocats, intégrer la notion de violences économiques dans un dossier permet de donner une cohérence globale à la situation et de valoriser des éléments souvent sous-exploités. Cette approche consiste à structurer une lecture des faits qui dépasse les actes isolés pour révéler une dynamique d’emprise. Par exemple, dans un contentieux familial, un avocat peut montrer comment le contrôle des ressources financières a servi à maintenir une dépendance et à limiter l’autonomie de la victime. Cette stratégie est particulièrement pertinente dans les affaires de violences conjugales, les litiges liés à la séparation ou certains dossiers prud’homaux. Elle permet aussi d’anticiper les arguments adverses et de renforcer la crédibilité de la situation en mettant en lumière des éléments qui, autrement, pourraient sembler anodins.
Comme toute grille de lecture, celle des violences économiques doit être utilisée avec prudence pour éviter les écueils. Plusieurs risques existent, comme la surinterprétation de comportements isolés, la confusion avec des choix économiques légitimes ou l’instrumentalisation du concept. Pour une analyse rigoureuse, il est essentiel de contextualiser précisément chaque situation, de prendre en compte les éléments contradictoires et d’articuler cette approche avec d’autres formes de violence éventuelles. Par exemple, un refus ponctuel de partager les ressources financières ne constitue pas une violence économique, mais une accumulation de tels refus, combinée à d’autres formes de contrôle, peut révéler une stratégie abusive. Une approche équilibrée et nuancée est donc indispensable pour éviter les erreurs d’interprétation.
Les violences économiques restent une forme de domination encore insuffisamment appréhendée par le droit et les institutions. Leur invisibilité apparente ne doit pas masquer leur impact réel, qui peut être aussi dévastateur que d’autres formes de violences. Pour les professionnels du droit, il ne s’agit pas d’introduire une nouvelle catégorie juridique, mais de changer de grille de lecture : passer d’une analyse isolée des faits à une compréhension globale des dynamiques de contrôle. En articulant les éléments matériels avec une analyse psychologique, il devient possible de rendre lisible ce qui, autrement, resterait diffus et difficile à prouver. Cette approche est essentielle pour mieux protéger les victimes et reconnaître la gravité de ces violences dans le cadre juridique.

