Bloquer un pont pour sauver la planète, une stratégie gagnante?
Comment la population perçoit-elle les actions écologistes radicales? C’est ce qu’a étudié une équipe de recherche en science politique..
L’étude sur la perception des actions écologistes radicales a été lancée en 2021 par une équipe de quatre chercheurs québécois, dont Alexis Bibeau-Gagnon, chercheur postdoctoral au Département de sciences politiques de l’Université McGill. Le projet a été motivé par l’intensification des mouvements écologistes et des actions perturbatrices observées au Canada et ailleurs dans le monde, comme la contestation du peuple Wet’suwet’en en Colombie-Britannique en 2020 contre l’expansion d’un gazoduc. Cette période a marqué un tournant dans l’activisme climatique, même si l’enthousiasme pour ces actions semble s’être essoufflé depuis.
Les chercheurs ont classé les actions politiques en trois catégories distinctes pour évaluer leur perception par la population. La première regroupe les actions non violentes et non perturbatrices, comme signer une pétition ou boycotter des produits. La deuxième inclut les actions non violentes mais perturbatrices, comme bloquer un pont ou s’enchaîner à un arbre pour empêcher sa coupe. Enfin, la troisième catégorie couvre les actions violentes et perturbatrices, comme le sabotage d’infrastructures ou les confrontations avec les forces de l’ordre. Ces distinctions permettent d’analyser comment la société réagit à des niveaux d’engagement variables.
L’étude a sondé 1 500 Canadiens et Canadiennes sur leur tolérance envers 13 types d’actions politiques, allant des plus anodines (comme signer une pétition) aux plus radicales (comme s’en prendre à une personne en position d’autorité). Les résultats montrent que la majorité de la population est très ouverte aux actions non violentes et non perturbatrices. En revanche, les opinions deviennent plus nuancées face aux actions non violentes mais dérangeantes, comme le blocage d’un pont. Enfin, les actes violents ou destructeurs sont massivement rejetés par la population, quelle que soit la tranche d’âge.
Les actions non violentes mais perturbatrices, comme bloquer un pont ou s’attacher à un arbre, occupent une place ambiguë dans le débat public. Bien qu’elles soient souvent qualifiées de radicales, les chercheurs soulignent qu’elles ne causent ni destruction ni violence directe contre des individus. Leur tolérance dépend fortement du niveau de préoccupation environnementale des répondants. Plus une personne est inquiète face à la crise climatique, plus elle est susceptible d’accepter ces méthodes. Cela reflète un paradoxe : ces actions sont perçues comme radicales, mais leur radicalité est souvent liée à leur capacité à perturber l’ordre établi sans recourir à la violence.
L’étude révèle que les jeunes adultes de moins de 33 ans sont plus tolérants envers les actions non violentes mais perturbatrices. Plusieurs hypothèses expliquent ce phénomène. D’abord, les jeunes sont généralement plus ouverts à la contestation politique, y compris sous des formes extrêmes. Ensuite, ils ont tendance à avoir des valeurs politiques plus progressistes et à gauche, ce qui influence leur perception des actions militantes. Enfin, les jeunes générations sont plus préoccupées par l’environnement que leurs aînés, un constat documenté depuis 15 à 20 ans. Cette sensibilité accrue à la crise climatique explique en partie leur tolérance envers des méthodes radicales.
Quel que soit l’âge, la population canadienne reste fortement opposée aux actions militantes violentes ou destructrices. Ce rejet s’inscrit dans une tradition de non-violence comme moyen de résolution des conflits politiques au Canada. Les chercheurs y voient un signe rassurant pour la cohésion sociale du pays. Cependant, cette opposition à la violence pose un défi : si les gouvernements ne prennent pas de mesures climatiques suffisantes et que la population rejette toute forme d’action radicale, une impasse pourrait survenir. La crise climatique nécessite des réponses urgentes, mais les méthodes violentes ne sont pas perçues comme une solution acceptable.
Les jeunes générations montrent une sensibilité accrue aux enjeux climatiques, ce qui est perçu comme une bonne nouvelle pour l’avenir. Cependant, les chercheurs soulignent que cette préoccupation doit persister à mesure que ces jeunes vieillissent. Si les gouvernements de demain doivent répondre à une population plus sensible à l’environnement, ils devront aussi concilier d’autres enjeux comme le pouvoir d’achat ou l’accès au logement. Ces préoccupations sont souvent liées, mais leur hiérarchisation reste un défi politique. Par exemple, au Québec, les jeunes sont préoccupés par l’environnement, mais aussi par des questions économiques immédiates, ce qui complexifie l’élaboration de politiques publiques intégrées.

