Eau souillée, poissons intoxiqués… En Haute-Corse, cette mine d’arsenic a fermé il y a 85 ans, mais la pollution demeure
À Matra (Haute-Corse), l’ancienne exploitation d’arsenic a laissé bien plus que des ruines : sa pollution affecte les cours d’eau et les organismes aquatiques. Au village, où l’eau courante est polluée, sécuriser l’approvisionnement est un chantier à plusieurs millions d’euros.
À Matra, en Haute-Corse, l’ancienne mine d’arsenic a fermé ses portes il y a 85 ans, en 1940. Pourtant, ses vestiges rouillés et ses galeries abandonnées continuent de poser problème. Le site, autrefois exploité pour extraire de l’arsenic utilisé dans l’agriculture ou la fabrication d’armes chimiques, était une source de richesse locale. Aujourd’hui, il ne reste que des machines corrodées et des bassins de maçonnerie ouverts, témoins d’une activité industrielle passée. Les minéraux comme le réalgar (rouge orangé) et l’orpiment (jaune) étaient autrefois recherchés pour leur teneur en arsenic. L’exploitation a mobilisé jusqu’à 51 personnes en 1912 et impliquait un transport du minerai sur 7,5 kilomètres par câbles aériens. Bien que l’activité ait cessé, la pollution persiste dans l’environnement.
Malgré la fermeture de la mine, l’arsenic continue de contaminer l’eau et les écosystèmes environnants. Dans le village de Matra, l’eau du robinet contient en moyenne 20 microgrammes d’arsenic par litre (µg/l), soit deux fois le seuil réglementaire fixé pour l’eau potable. À proximité immédiate de la mine, des mesures dans les rivières révèlent des concentrations extrêmes : jusqu’à 2 000 µg/l, soit plus de 200 fois le seuil autorisé. Ces niveaux diminuent en aval, mais la contamination reste présente dans le réseau hydrographique. L’arsenic s’accumule aussi dans les organismes vivants : des truites pêchées en aval de la mine contiennent 1,45 microgramme d’arsenic par gramme de muscle, contre seulement 0,01 µg/g dans une zone non contaminée. Cette bioaccumulation touche aussi les branchies, le foie et le squelette des poissons, ainsi que d’autres espèces comme les mousses aquatiques ou les invertébrés.
L’exposition prolongée à l’arsenic, notamment par l’eau de boisson, peut avoir des conséquences graves sur la santé. Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), l’arsenic inorganique est associé à des risques accrus de cancers et de lésions cutanées. À Matra, la municipalité a identifié un captage d’eau contaminé sous les anciennes entrées de la mine, avec une concentration moyenne de 20 µg/l. Pour réduire l’exposition des habitants, la commune prévoit d’abandonner ce captage et de conserver un second, moins contaminé (8 µg/l). Cependant, la solution n’est que partielle, car la pollution des cours d’eau persiste en amont. Les travaux envisagés visent d’abord à sécuriser l’approvisionnement en eau potable du village, sans résoudre entièrement le problème environnemental.
Pour améliorer la qualité de l’eau à Matra, la municipalité a prévu un investissement de 3,3 millions d’euros hors taxes (soit près de 4 millions toutes taxes comprises) pour rénover le réseau d’eau. Ce projet inclut le remplacement d’un réservoir vieux de 70 ans, la réfection des canalisations et l’installation de compteurs électroniques pour limiter les fuites. Cependant, les travaux se heurtent à un obstacle imprévu : la présence d’amiante dans les matériaux à remplacer, ce qui pourrait ajouter un surcoût d’environ 1 million d’euros. La commune a proposé de déposer ces matériaux sur le site minier déjà pollué, mais cette solution a été rejetée pour des raisons réglementaires. Le maire, Michel Palmieri, souligne que l’État porte une part de responsabilité dans la gestion de l’après-mine, mais les négociations sur le financement restent en cours.
En avril 2026, une étude publiée dans la revue Science of the Total Environment a analysé la circulation de l’arsenic entre les eaux de surface et les nappes souterraines autour de l’ancienne mine de Matra. Réalisée par des chercheurs comme Antoine Orsini, hydrogéologue à l’université de Corse, cette étude confirme la persistance de la contamination et son impact sur les écosystèmes. Les scientifiques ont mesuré des concentrations élevées d’arsenic dans les rivières, les sédiments et les organismes vivants, illustrant la durée de vie de ce polluant dans l’environnement. Ces résultats rappellent que les séquelles des activités minières peuvent persister pendant des décennies, même après la fermeture des sites.
Le cas de Matra illustre les défis posés par l’héritage des anciennes mines. La commune doit gérer une pollution historique tout en financant des travaux coûteux pour sécuriser son approvisionnement en eau. Le maire, Michel Palmieri, insiste sur la responsabilité de l’État dans la gestion de ces sites, soulignant que la mine est un遗产 (héritage) national. Les travaux prévus, estimés à 3,3 millions d’euros, ne suffiront pas à éliminer la contamination des cours d’eau, mais ils permettront de limiter l’exposition des habitants. La situation met en lumière les tensions entre les coûts locaux, les obligations réglementaires et la nécessité de trouver des solutions durables pour des pollutions qui dépassent le cadre communal.

