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Comment soignait‑on la gueule de bois autrefois ? Du chou aux poumons de chèvre

Science & Vie · mis à jour il y a 6 j

Depuis l’Antiquité, l’ivresse oscille entre quête de transcendance et condamnation morale. Les anciens remèdes contre la gueule de bois misaient surtout sur la prévention, la marche et le sommeil.

Gueule de bois à travers l'histoire

La gueule de bois n’est pas un phénomène moderne : elle accompagne l’humanité depuis des millénaires. Dès l’Antiquité, des textes comme Le Banquet de Platon (vers 385-370 av. J.-C.) décrivent des scènes d’ivresse collective, où certains personnages, comme Alcibiade, souffrent de ses conséquences physiques et morales. Les Grecs et les Romains associaient l’alcool à des rituels religieux, comme ceux dédiés à Dionysos, dieu du vin, où l’ivresse était parfois recherchée pour atteindre un état de transcendance. Cependant, boire du vin pur était considéré comme dangereux : l’historien Hérodote rapporte que le roi de Sparte Cléomène Ier aurait sombré dans la folie après en avoir consommé avec des Scythes, des guerriers nomades réputés pour leur violence. Ces récits montrent que l’ivresse, ses excès et ses remèdes ont toujours fait partie de l’expérience humaine, bien avant l’invention des smartphones ou des réseaux sociaux.

Alcool et religion

Dans les textes bibliques, l’alcool joue un rôle ambigu. Dans la Genèse, Noé, après avoir planté une vigne, s’enivre avec le vin produit et est découvert nu par son fils Cham. Ce dernier, selon certains théologiens comme John Sietze Bergsma et Scott Walker Hahn, aurait commis un acte incestueux avec sa mère, bien que l’interprétation reste débattue. Plus tard, Loth, autre figure biblique, s’enivre à deux reprises au point que ses filles ont des relations sexuelles avec lui pendant deux nuits consécutives, apparemment à son insu. Ces récits soulignent l’ambivalence de l’Église chrétienne envers l’alcool : le vin, transformé en sang du Christ lors de l’Eucharistie, était à la fois sacré et un marqueur social en Europe médiévale. Seuls les plus riches pouvaient s’offrir du vin pur, tandis que les pauvres consommaient de la bière ou de l’ale, souvent jugées responsables des comportements antisociaux.

Dangers de l'ivresse médiévale

Au Moyen Âge et à la Renaissance, les tavernes étaient perçues comme des lieux de perdition, où la consommation excessive d’alcool menait à des excès. Le poème Pierre le laboureur (XIVᵉ siècle) de William Langland illustre cette vision en décrivant comment la Gourmandise est détournée de son chemin par Betty la brasseuse, symbole de la tentation alcoolisée. Les traités de santé de l’époque, comme A Compendious Regiment, or A Dietary of Health (XVIᵉ siècle) d’Andrew Boorde, détaillaient les effets de l’ivresse : « L’esprit ou les sens s’émoussent, l’appétit disparaît ; la tête est légère et douloureuse ». Boorde évoquait aussi le « ver du malt », un charançon infestant le malt utilisé pour brasser la bière, mais aussi une métaphore pour désigner les grands buveurs. Ces textes reflétaient une société où l’alcool, bien que toléré avec modération, était associé à la perte de contrôle et au péché de gourmandise.

Remèdes traditionnels contre la gueule de bois

Avant l’ère moderne, les remèdes contre la gueule de bois reposaient sur des croyances populaires et des savoirs transmis depuis l’Antiquité. Les traités diététiques recommandaient de prévenir les effets de l’alcool en mangeant certains aliments avant de boire, comme des amandes, du chou, des coings cuits, de l’absinthe ou même des poumons de chèvre. Après une soirée trop arrosée, les conseils incluaient une activité physique modérée, comme la marche, et le sommeil. Les vomissements étaient déconseillés, sauf en dernier recours. Le clou de girofle était particulièrement prisé pour ses vertus digestives, bien que son efficacité reste anecdotique. Ces remèdes illustraient une approche holistique, où l’équilibre du corps et de l’esprit primait sur une solution miracle. Aujourd’hui, la science moderne étudie des composés comme l’acide tolfénamique ou l’extrait de clou de girofle, mais les preuves de leur efficacité restent limitées.

Ce que ça pourrait changer

La gueule de bois n’est pas seulement un malaise physique, mais aussi une expérience morale et émotionnelle. L’écrivain britannique Kingsley Amis, dans son ouvrage *On Drink* (1972), distinguait les symptômes physiques des conséquences métaphysiques, comme la honte ou le regret. Pour Amis, la gueule de bois émotionnelle devait être pleinement vécue avant de pouvoir s’améliorer : il recommandait des « lectures de gueule de bois » et de la « musique de gueule de bois », des œuvres capables de refléter cet état d’esprit. Cette idée rejoint les idéaux médiévaux de mortification, où la souffrance était perçue comme une forme d’expiation. Ainsi, la gueule de bois devient une expérience à la fois biologique et culturelle, où le corps et l’esprit sont indissociables.

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