Un enrôlement forcé se prépare-t-il en Russie?
Ils sont nombreux à franchir la frontière de la Géorgie par crainte d’être obligés de se joindre à l’armée..
Depuis plus de quatre ans, la Russie est engagée dans une guerre en Ukraine, ce qui entraîne des pertes humaines et matérielles considérables. Selon les estimations du renseignement ukrainien, entre janvier et juillet 2026, près de 225 500 soldats russes ont été tués ou gravement blessés au front, tandis que seulement 221 000 personnes ont rejoint l’armée russe, principalement sous forme de volontaires signant des contrats assortis de primes financières. Cette différence crée un déficit important dans les effectifs militaires russes. Face à cette situation, des rumeurs persistantes évoquent une possible mobilisation forcée de citoyens russes pour combler ces pertes, une mesure déjà mise en place partiellement en septembre 2022 par le président Vladimir Poutine, qui avait alors annoncé la mobilisation de 300 000 hommes. Cette décision avait provoqué une fuite massive de Russes vers l’étranger, notamment en Géorgie.
Depuis le début de l’invasion de l’Ukraine en février 2022, des dizaines de milliers de Russes ont quitté leur pays pour se réfugier en Géorgie, l’un des rares pays où les citoyens russes peuvent entrer sans visa. En août 2026, plus de 113 000 personnes ont franchi le poste frontalier de Verkhniy Lars, seul point de passage terrestre entre la Russie et la Géorgie, selon les autorités russes d’Ossétie du Nord. Les autorités géorgiennes, quant à elles, rapportent un chiffre de 53 000 entrées pour la même période. Cet afflux s’accélère depuis quelques semaines, alimenté par la crainte d’une nouvelle mobilisation forcée en Russie. La Géorgie, déjà en proie à une crise politique depuis deux ans, voit ainsi sa stabilité menacée par cet afflux massif de population.
La Géorgie traverse une crise politique depuis deux ans, marquée par des tensions entre deux tendances : l’une favorable à un rapprochement avec la Russie, l’autre proeuropéenne. En octobre 2024, le parti au pouvoir, Rêve géorgien, réputé proche de Moscou, a revendiqué sa victoire aux élections, une affirmation contestée par l’opposition proeuropéenne. En novembre 2024, ce parti a suspendu le processus d’adhésion de la Géorgie à l’Union européenne, déclenchant d’importantes manifestations. Cette crise est en partie liée aux relations complexes entre la Géorgie et la Russie, d’autant plus que Moscou occupe militairement deux régions géorgiennes depuis 2008 : l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud, représentant 20 % du territoire du pays.
L’arrivée massive de Russes en Géorgie a des répercussions économiques et sociales. D’un côté, le gouvernement géorgien accueille favorablement ces nouveaux arrivants, car ils contribuent à la croissance économique et injectent des fonds dans le pays. De l’autre, la société géorgienne est très sceptique, voire hostile, envers ces migrants. Parmi les motifs de mécontentement figurent la hausse des loyers, attribuée à la demande accrue de logements, et la menace que représente la faible maîtrise de la langue géorgienne par ces nouveaux venus. Ces tensions risquent d’aggraver les divisions au sein de la société géorgienne, déjà polarisée par la crise politique.
L’afflux de Russes en Géorgie suscite des inquiétudes quant à une possible instrumentalisation par Moscou. En 2008, la Russie avait justifié son intervention militaire en Géorgie en invoquant la nécessité de protéger les citoyens russes en Ossétie du Sud. Aujourd’hui, avec des milliers de Russes présents en Géorgie, certains craignent que le Kremlin utilise ce prétexte pour justifier une nouvelle intervention militaire. Kornely Kakachia, professeur à l’Université d’État de Tbilissi, souligne que cet afflux pourrait devenir un problème de sécurité nationale pour la Géorgie. La situation est d’autant plus préoccupante que la Russie occupe déjà militairement deux régions géorgiennes depuis 2008.
Plusieurs indices laissent penser que le Kremlin prépare une nouvelle mobilisation forcée. Vera Grantseva, professeure à Sciences Po Paris, indique que des exercices ont été menés dans certaines régions pour organiser la mobilisation, et que les listes de recrutement ont été mises à jour et coordonnées avec les autorités frontalières pour empêcher les départs. Des témoignages sur les réseaux sociaux confirment que certains hommes ont été empêchés de quitter la Russie, même sans avoir reçu de convocation officielle. Le régime Poutine pourrait attendre la fin des élections législatives, prévues fin septembre 2026, avant de lancer cette mobilisation, afin d’éviter un effet de surprise et une fuite massive des futurs conscrits.

