Les clefs de la puissance houthiste
Pourquoi personne n’arrive à vaincre ce mouvement tribal et sa violence théologico-politique L’article Les clefs de la puissance houthiste est apparu en premier sur Le Grand Continent..
Les Houthis sont un mouvement politico-religieux yéménite issu d’une famille, la famille al-Houthi, originaire de la région de Sa’dah, dans le nord du Yémen. Leur nom vient du leader actuel, Abd al-Malik al-Houthi, né en 1979, qui a succédé à son père Badr al-Din al-Houthi et à son frère Hussein al-Houthi, fondateur du mouvement tué en 2004 par l’armée yéménite. Le terme houthiste désigne à la fois les partisans du mouvement et, par extension, la famille al-Houthi. Les Houthis se désignent eux-mêmes comme la Jeunesse croyante (al-Shabab al-mu’min) ou les Partisans de Dieu (Ansar Allah), en référence au Hezbollah libanais. Leur prestige repose sur leur appartenance à une aristocratie religieuse, les hachémites ou sayyid, descendants du Prophète Mohammed, traditionnellement détenteurs du pouvoir politique et religieux au Yémen avant la révolution républicaine de 1962.
Les Houthis s’inscrivent dans une branche spécifique du chiisme appelée zaydisme, présente uniquement au Yémen et suivie par environ 40 % de la population. Le zaydisme a perdu son influence politique après la révolution de 1962, qui a aboli l’imamat, un régime monarchique dirigé par un imam choisi parmi les descendants du Prophète. Dans les années 1980, des clercs comme Badr al-Din al-Houthi ont relancé cette identité en organisant des camps d’apprentissage du Coran et des conférences. Ce renouveau a été influencé par l’essor du salafisme, soutenu par l’Arabie saoudite, et par l’expérience révolutionnaire iranienne. Les Houthis ont ainsi recréé une identité zaydite moderne, mêlant tradition religieuse et contestation politique.
Hussein al-Houthi, frère aîné d’Abd al-Malik et fondateur du mouvement, a structuré l’idéologie houthiste dans les années 1990 et 2000. Député entre 1993 et 1997, il a ensuite développé un discours critique envers le pouvoir yéménite, aligné sur les États-Unis, et envers Israël. Ses prêches, comme « Mort à l’Amérique, mort à Israël, malédiction sur les Juifs, victoire à l’Islam ! », ont marqué les esprits. Après sa mort en 2004, ses enseignements, appelés Malazim, ont été compilés et diffusés. Ils prônent une interprétation religieuse infaillible des hachémites, comparable à la doctrine du velayat e-faqih de l’Iran, qui donne un rôle central aux clercs dans la gestion politique. Cette idéologie a forgé une « culture coranique » propre aux Houthis.
La répression contre Hussein al-Houthi en 2004 a déclenché une guerre civile de six ans, appelée guerres de Sa’dah, opposant les Houthis au pouvoir yéménite. Ces conflits, marqués par des bombardements et des interventions saoudiennes, ont renforcé la popularité des Houthis. Les tribus zaydites et l’Iran ont soutenu le mouvement, accusé par le Yémen de vouloir affaiblir l’Arabie saoudite. Abd al-Malik al-Houthi, devenu leader en 2007, a su capitaliser sur cette guerre pour se présenter comme un défenseur du peuple yéménite, opposant l’impérialisme américain et l’ingérence saoudienne. Ses discours, inspirés de ceux de Hassan Nasrallah (Hezbollah), ont consolidé son charisme.
En 2011, les Houthis ont participé au Printemps yéménite, un soulèvement contre le président Ali Abdallah Saleh, avant de s’allier avec lui en 2014. Après la chute de Saleh en 2012, les Houthis ont jugé la transition politique trop favorable à leurs rivaux, les Frères musulmans (parti al-Islah). Saleh a alors soutenu un coup d’État houthiste en septembre 2014, permettant aux Houthis de prendre le contrôle de Sanaa, la capitale. En 2015, l’Arabie saoudite a lancé une intervention militaire pour les chasser, sans succès durable. Saleh a finalement trahi les Houthis en 2017, avant d’être tué lors de sa fuite. Les Houthis sont restés seuls au pouvoir dans le tiers ouest du Yémen, où vivent plus des deux tiers des 35 millions d’habitants.
Les Houthis défendent un discours nationaliste et populiste, dénonçant l’agression saoudienne et américaine, mais leur projet politique reste flou. Leur base sociale se limite principalement aux zaydites, et leurs élites appartiennent à la minorité des descendants du Prophète. Bien qu’Abd al-Malik al-Houthi joue un rôle de monarque de facto, aucun texte ne mentionne explicitement la restauration de l’imamat zaydite, aboli en 1962. Leur revendication territoriale est également incertaine : visent-ils uniquement les zones zaydites, l’ensemble du Yémen, ou même des régions saoudiennes comme La Mecque ? Cette ambiguïté nourrit les spéculations sur leurs intentions réelles.
Depuis 2014, les Houthis ont mis en place un proto-État dans les territoires qu’ils contrôlent, malgré l’absence de reconnaissance internationale. Ils gèrent des médias publics, des universités, un ministère des Affaires étrangères et une armée. Cependant, leur gestion est marquée par des difficultés financières, des retards de paiement des salaires et un niveau élevé de corruption, qui détourne une partie de l’aide humanitaire dont dépendent 75 % des Yéménites. Malgré cela, ils assurent une relative stabilité et une monnaie stable, surpassant parfois les régions contrôlées par le gouvernement internationalement reconnu. Leur pouvoir repose sur un autoritarisme sévère, notamment envers les femmes, et sur des capacités militaro-industrielles développées.
Les Houthis sont souvent perçus comme une *marionnette* de l’Iran, mais leur relation avec la République islamique est plus complexe. Les liens entre les deux mouvements ne sont pas un mystère : l’Iran a soutenu les Houthis militairement et financièrement, notamment pendant les guerres de Sa’dah. Cependant, les Houthis conservent une autonomie stratégique et idéologique. Leur alliance avec l’Iran s’inscrit dans une logique de contestation de l’influence saoudienne et américaine au Moyen-Orient. Cette relation, bien que réelle, ne doit pas occulter la dimension locale et nationale du mouvement houthiste, qui dépasse largement le cadre d’un simple *proxy* régional.

