Penser à partir d’Exarcheia
Dans "Vivre sans police", publié en 2025 aux éditions Agone, Victor Collet propose une histoire orale d’Exarcheia, un quartier du centre-ville d’Athènes libéré de la présence policière pendant près d’une douzaine d’années. L’article Penser à partir d’Exarcheia est apparu en premier sur Contretemps..
Exarcheia est un quartier du centre d'Athènes, en Grèce, connu pour son histoire de résistance politique et sociale. Il est devenu un symbole des luttes anarchistes et radicales en Europe, notamment après le meurtre d'Alexis Grigoropoulos, un adolescent de 16 ans, tué par la police en 2008. Depuis, ce quartier attire chaque année, le 6 décembre, des militant·e·s et activistes grec·que·s et internationaux pour commémorer cet événement. Les émeutes qui s'y déroulent régulièrement, souvent filmées et diffusées, ont contribué à forger une image mythique d'Exarcheia, parfois réduite à des scènes de violence spectaculaire. Ce quartier, marqué par une forte présence de squats, de collectifs militants et de réfugié·e·s, est aussi un espace de vie quotidienne pour des habitant·e·s aux profils variés : anarchistes, commerçant·e·s, étudiant·e·s ou encore familles modestes.
L'ouvrage Vivre sans police de Victor Collet propose une analyse des dynamiques politiques et sociales d'Exarcheia, en s'appuyant sur des témoignages, des archives militantes et des entretiens menés auprès d'activistes locaux. Contrairement à une approche purement spectaculaire des émeutes, l'auteur cherche à comprendre l'évolution du quartier lorsque les forces de l'ordre s'en retirent temporairement, notamment entre 2014 et 2019. Cette période, marquée par la crise économique grecque et les politiques d'austérité imposées par l'Union européenne et le FMI, voit émerger une vague d'occupations urbaines sans précédent en Europe depuis les années 1980. Le livre explore ainsi les interactions entre différents acteurs : militant·e·s, réfugié·e·s, commerçant·e·s, dealers, ou encore groupes comme Rouvikonas, tout en soulignant les tensions internes au mouvement radical.
La crise économique grecque, déclenchée par la crise des subprimes en 2008, a plongé le pays dans une situation sociale dramatique. Entre 2010 et 2018, l'Union européenne et le FMI ont imposé un plan de sauvetage incluant des mesures d'austérité sévères : blocage des salaires et des pensions, privatisations massives, et réduction drastique des dépenses publiques. Ces politiques ont entraîné une hausse du taux de pauvreté, une explosion du taux de suicide (estimé à +40 % entre 2010 et 2015) et une précarisation généralisée. Dans ce contexte, la colère sociale a nourri des mouvements de protestation, tandis que l'extrême droite, comme le parti Aube dorée, a gagné en influence en instrumentalisant la crise. Exarcheia, avec son histoire de résistance, est devenu un symbole de cette opposition au système.
Rouvikonas est une organisation militante grecque fondée en 2013, souvent présentée comme anarcho-communiste mais dont les pratiques sont régulièrement critiquées. Connue pour ses actions spectaculaires et filmées, elle se distingue par une logique avant-gardiste, où ses membres s'autoproclament comme les hérauts de la résistance en Grèce. Le groupe est notamment célèbre pour des interventions violentes contre d'autres collectifs militants, comme l'interruption d'une assemblée d'Indymédia en décembre 2022. Ses méthodes, incluant des menaces physiques et des exclusions arbitraires, contrastent avec les principes anarchistes traditionnels. Son image, renforcée par des documentaires et des soirées de soutien en France, participe à une forme d'exotisation d'Exarcheia, éloignée des réalités locales et des débats internes au mouvement radical.
Malgré sa réputation de quartier ingentrifiable, Exarcheia n'a pas échappé aux transformations économiques et sociales. Avec l'afflux de touristes et l'arrivée de plateformes comme Airbnb, les loyers ont augmenté, poussant les habitant·e·s les plus modestes à quitter le quartier. Les squats, symboles de la résistance locale, ont été progressivement évacués par les forces de l'ordre, notamment après l'élection du Premier ministre Kyriakos Mitsotakis en juillet 2019. Ce dernier, représentant du parti conservateur Nouvelle Démocratie, a relancé une politique répressive contre les mouvements radicaux. La pandémie de Covid-19 a accéléré ce processus, en normalisant le retour de la police et en marginalisant davantage les pratiques alternatives d'organisation sociale dans le quartier.
Le livre aborde également les débats internes au mouvement radical grec, notamment autour de la gestion des conflits et des violences sexistes. Après une vague de dénonciations d'agressions au sein des collectifs militants, certaines structures ont mis en place des formes de résolution collective pour traiter ces cas, abandonnant partiellement la pratique de l'exclusion systématique des agresseurs. Cependant, l'auteur souligne que cette approche reste marginale et que, dans la pratique, les personnes agressées sont souvent contraintes à l'auto-exclusion ou à la fuite, tandis que les agresseurs, surtout s'ils sont bien intégrés dans les réseaux militants, bénéficient d'une protection. Ces tensions révèlent les contradictions entre les principes d'égalité et de solidarité prônés par l'anarchisme et les réalités des rapports de pouvoir internes aux groupes.
Exarcheia est souvent présenté comme un *laboratoire* des luttes anti-autoritaires, où se croisent des enjeux locaux et internationaux. Le quartier incarne à la fois la résistance contre l'État, la police et le fascisme, mais aussi contre la gentrification et la mafia. Il est aussi un espace de solidarité, notamment avec les réfugié·e·s, et un symbole de la mémoire des luttes passées, comme celles contre la dictature des colonels (1967-1974), dont l'École polytechnique d'Athènes, située dans le quartier, fut un épicentre. Malgré les revers subis depuis 2019, le mouvement radical grec continue de se réinventer, en se déplaçant vers d'autres quartiers ou en s'adaptant à de nouvelles formes de résistance, tout en restant ancré dans une histoire de lutte ininterrompue.

