PORTFOLIO · la modernité fulgurante Madeleine de Sinéty au Jeu de Paume
La première rétrospective des photographies de Madeleine de Sinéty (1934-2011), au Jeu de Paume cet été, fait sortir de l’ombre une œuvre immense et bouleversante. Autodidacte et à peine exposée de son vivant, Sinéty a creusé avec obstination un sillon solitaire qui l’a guidée des campagnes françaises jusqu’au macadam new-yorkais pour documenter, avant qu’il ne soit trop tard, la vie et le travail des gens ordinaires..
Madeleine de Sinéty (1934-2011), photographe autodidacte, fait l’objet de sa première rétrospective au Jeu de Paume à Paris pendant l’été 2026. Cette exposition, intitulée « Madeleine de Sinéty. Une vie », présente près de 50 000 clichés réalisés entre 1969 et les années 1980. Ces photographies, rarement exposées de son vivant, explorent la disparition des modes de vie traditionnels en France et aux États-Unis. Le Jeu de Paume, institution culturelle parisienne dédiée à la photographie et aux arts visuels, consacre ainsi une œuvre longtemps méconnue, marquée par une approche documentaire et artistique à la fois poétique et engagée. L’exposition est ouverte jusqu’au 27 septembre 2026.
Madeleine de Sinéty a suivi un parcours artistique atypique, sans formation initiale en photographie. Après des études aux Arts déco (École nationale supérieure des Arts décoratifs), elle se tourne vers la photographie à la fin des années 1960. Son travail se distingue par une démarche solitaire, loin des courants artistiques dominants. Elle a peu exposé de son vivant, ce qui explique pourquoi son œuvre reste largement ignorée jusqu’à cette rétrospective. Son style, à la fois expressionniste et réaliste, évolue au fil des années, passant de clichés dramatiques de trains à vapeur à des portraits plus intimes de la vie rurale et urbaine.
Madeleine de Sinéty a documenté les transformations rapides de la société française et américaine des années 1970, une période marquée par l’industrialisation et l’urbanisation. Elle s’intéresse particulièrement aux milieux populaires, souvent marginalisés par la modernité : cheminots, paysans, ouvriers, enfants des quartiers populaires. Ses photographies captent les derniers instants de ces modes de vie avant leur disparition, comme en témoignent ses images du Montparnasse à Paris, où elle décrit une tour en construction comme un « mirador de cauchemar », symbole de la destruction des espaces populaires au profit du progrès.
En 1972, Madeleine de Sinéty s’installe dans un village d’Ille-et-Vilaine, en Bretagne, où elle vit pendant huit ans. Elle y mène une vie proche des habitants, participant aux travaux agricoles et s’immergeant dans leur quotidien. Cette expérience donne lieu à une série de près de 50 000 photographies, centrées sur les gestes, les rites et les visages des paysans. Elle écrit dans son journal : « [Ici] chaque année ressemble à la précédente, et c’est comme si l’on vivait éternellement. » Ces clichés, à la fois documentaires et poétiques, révèlent une société rurale en voie de disparition, où le temps semble suspendu.
Quelques séjours à New York au début des années 1970 prolongent son travail de documentation. Elle y photographie le Meatpacking District, un quartier en pleine mutation où les abattoirs et les ateliers ouvriers cèdent la place à une gentrification naissante. Son approche, proche de celle de la street photography (photographie de rue), capture les derniers instants d’un quotidien populaire en voie de disparition. Ses clichés, comparés à ceux de photographes comme Helen Levitt ou Joel Meyerowitz, mêlent réalisme et émotion, révélant une sensibilité aiguë pour les scènes du quotidien.
Madeleine de Sinéty laisse derrière elle une œuvre immense, composée de près de 50 000 photographies. Parmi ses sujets de prédilection figurent les enfants, dont elle réalise de nombreux portraits, comme celui d’une jeune fille avec une barrette dans les cheveux, assise à une table en toile cirée. Ces images, à la fois simples et profondes, témoignent de son talent pour saisir l’humanité dans des instants ordinaires. Son travail, longtemps ignoré, est aujourd’hui reconnu comme un témoignage unique de la vie des gens ordinaires face à la modernité.

