Frank Polson, la couleur en héritage
Deux mois après son décès, les enfants du peintre anishinabe se remémorent la vie et l’œuvre de leur père..
Frank Polson (1952-2026) était un peintre et sculpteur autochtone de la Première Nation de Long Point, située dans la communauté anishinabe de Winneway, au Témiscamingue (Québec). Son œuvre s’inscrit dans le style Woodland, un mouvement artistique autochtone popularisé dans les années 1960 par Norval Morrisseau, un artiste anishinabe. Ce style se caractérise par des couleurs vives, des contours noirs épais et des lignes intérieures symbolisant l’énergie des êtres. Frank Polson a découvert cette esthétique dans un livre des années 1980 avant de développer son propre langage pictural. Ses tableaux représentent le territoire de son peuple comme un ensemble vivant où humains, animaux, plantes et forces spirituelles sont interconnectés. Né à Ville-Marie en 1952, il est décédé d’un cancer en 2026 à l’âge de 74 ans.
Frank Polson a rêvé pendant des années d’un espace dédié à sa création. En 2024, son atelier, le Skydreamer Studio, ouvre enfin ses portes dans un bâtiment de bois de deux étages à Winneway. Avant cela, il peignait partout dans sa maison, laissant des traces de peinture sur les murs, les sols et même l’îlot de la cuisine. L’atelier, construit grâce à sa persévérance, est devenu un lieu central pour son art et sa famille. Il n’a cependant profité de cet espace que deux ans avant son décès. Ses enfants, Latisha Gaudet Polson et Sky Polson, perpétuent aujourd’hui son héritage artistique. Latisha, elle-même artiste, crée des jupes à rubans et veille sur l’œuvre de son père, tandis que Sky, également artiste, gère la succession de son père.
Frank Polson puisait son inspiration dans les paysages de Winneway, où il a grandi. Les lacs, les forêts, les animaux comme les loups ou les huards, et les phénomènes naturels comme les couchers de soleil figuraient régulièrement dans ses œuvres. Il voyait dans ces éléments des figures et des scènes qu’il reproduisait ensuite dans son atelier. Son fils Sky raconte que son père transformait une simple rangée d’arbres ou une formation nuageuse en une composition artistique. Pour Frank Polson, chaque être et chaque élément du territoire était lié, reflétant une vision anishinabe algonquine du monde. Ses œuvres montrent ainsi une nature animée, où humains, animaux et esprits coexistent en harmonie.
La vie de Frank Polson n’a pas été linéaire. À 12 ans, il a été retiré de sa famille et envoyé dans un pensionnat autochtone (institution où les enfants autochtones étaient placés de force pour être assimilés à la culture dominante), dont il est sorti cinq ans plus tard. À l’âge adulte, il a traversé des périodes difficiles, marquées par des dépendances, la violence et un séjour en prison. C’est en détention qu’il a découvert un soutien pour son art, rencontrant des personnes qui l’ont encouragé à poursuivre sa création. Après sa libération, il a sillonné le Canada avec ses tableaux, les présentant dans des bureaux de conseils de bande, des organisations autochtones et des galeries. Trois mois après sa sortie de prison, il a obtenu sa première exposition à la galerie Thomas B. Maracle, sur le territoire mohawk de Tyendinaga. Son art a ensuite gagné en notoriété, traversant les frontières du Québec et de l’Ontario pour atteindre une reconnaissance internationale.
Frank Polson a utilisé son art comme un outil de transmission et de valorisation de la culture anishinabe. Il a réalisé des œuvres publiques, des livres à colorier pour les écoles, un jeu inspiré de la roue de médecine (symbole spirituel autochtone représentant les cycles de la vie et les enseignements), et des affiches pour le Festival du cinéma international en Abitibi-Témiscamingue. En 2025, il a réinterprété le logo des Canadiens de Montréal pour la Soirée de célébration des Premiers Peuples au Centre Bell, montrant ainsi son ancrage dans la culture contemporaine. Son engagement s’est aussi manifesté par la création de l’emblème de l’Identification Premières Nations, un ours symbolisant le courage, la protection et la résilience, devenu une marque officielle pour reconnaître les produits autochtones. En mars 2024, une de ses œuvres, Territoire traditionnel anishinabe, a été installée au Centre national des Arts à Ottawa.
Frank Polson a encouragé ses enfants, Latisha et Sky, à développer leur propre voie artistique tout en perpétuant son héritage. Sky a travaillé à ses côtés pendant près de 20 ans avant de se tourner vers les services sociaux et la protection de l’enfance. Latisha, quant à elle, s’est spécialisée dans les jupes à rubans et le textile. Frank Polson produisait peu de reproductions de ses œuvres, une décision que ses enfants interprètent comme une volonté de préserver la valeur de son art et les droits de la famille. Aujourd’hui, Sky et Latisha souhaitent rendre son œuvre plus accessible en réalisant des impressions de qualité et en authentifiant ses tableaux pour éviter les contrefaçons, un enjeu majeur dans le marché de l’art autochtone après le scandale des faux tableaux de Norval Morrisseau. Latisha, qui détient certains droits sur ses séries, se prépare à assumer ce rôle de protectrice de son héritage artistique.
Frank Polson abordait la mort avec sérénité, expliquant à ses enfants que la vie est comme un cercle : chacun accomplit son parcours sur Terre avant de poursuivre son chemin. Il est décédé en 2026 après avoir affronté un cancer, laissant derrière lui une communauté fière de son héritage. À Winneway, les traces de son passage sont nombreuses : la maison rénovée, l’atelier construit, l’emblème de l’ours pour l’Identification Premières Nations, et le logo revisité des Canadiens de Montréal. Son œuvre, exposée dans des lieux publics comme le bureau du chef de la Première Nation de Long Point ou le Centre national des Arts, continue de transmettre sa vision du monde anishinabe, où chaque être et chaque élément est interconnecté. Pour ses enfants, Frank Polson a laissé une empreinte indélébile, non seulement dans l’art, mais aussi dans leur manière de voir le monde.

