À Vendeuvre-du-Poitou, les féconds étés de Michel Foucault
Jusqu’à la fin de sa vie, le philosophe Michel Foucault aimait travailler au « Piroir », sa maison familiale dans le Poitou. Thierry Ehrmann, La Demeure du Chaos/Flisck , CC BY L’ESSENTIEL À Vendeuvre-du-Poitou, dans la Vienne, la maison familiale de Michel Foucault a joué un rôle particulier dans sa vie et son œuvre.
La maison familiale de Michel Foucault à Vendeuvre-du-Poitou, surnommée «Le Piroir», a joué un rôle central dans sa vie et son œuvre. Située à une vingtaine de kilomètres de Poitiers, cette propriété appartenait d’abord à sa grand-mère, puis à sa mère. Foucault y a passé une trentaine d’étés, de 1950 à 1984, pour y écrire et réviser ses textes. Il y a notamment finalisé son essai le plus célèbre, Surveiller et punir (1975), ainsi que des parties de L’Histoire de la sexualité. Dans une lettre de 1963, il décrit ce lieu comme un espace où il remplit des feuilles de papier «comme des paniers de pommes». La maison fonctionnait comme un refuge, loin des sollicitations parisiennes, lui permettant de se concentrer sans distraction.
En 1957, Foucault découvre l’œuvre de Raymond Roussel, un écrivain français méconnu (1877–1933), auteur notamment de Impressions d’Afrique (1910). Fasciné par son style, Foucault rédige en 1963 un essai entièrement consacré à Roussel, publié un mois après Naissance de la clinique. Ce livre, Raymond Roussel, se distingue dans son œuvre par sa rapidité d’écriture : Foucault affirme l’avoir écrit «le plus facilement et le plus rapidement». Roussel y est présenté comme un maître des «pièges du langage» et d’une «explosion phonétique» dans ses phrases. Foucault avait initialement prévu d’écrire un simple article, mais son intérêt l’a conduit à y consacrer un livre entier.
Le concept d’hétérotopie a été développé par Foucault en 1966 dans une conférence radiophonique sur France Culture. Il désigne des lieux «autres», qui rompent avec l’ordre habituel du temps et de l’espace, comme les prisons, les bibliothèques ou les jardins. La maison de Vendeuvre incarnait cette idée : c’était un espace hors du temps, où Foucault pouvait écrire sans interruption. Il y travaillait dans un bureau, avec deux paquets de feuillets devant lui : l’un pour la dernière version de son texte, l’autre pour les corrections. Ce lieu lui permettait de se couper des sollicitations extérieures et de se consacrer entièrement à ses manuscrits.
À Vendeuvre, Foucault menait une vie à la fois intellectuelle et familiale. Il s’occupait de ses rosiers et passait du temps avec sa mère, qui lui vouait une admiration sans bornes, ainsi qu’avec ses neveux et nièces. Il évitait de parler de ses travaux et emmenait les enfants visiter des villes comme Richelieu (Indre-et-Loire) ou Loudun (Vienne). Ces escapades ont inspiré certains de ses cours au Collège de France. Par exemple, une visite à Loudun, liée à l’histoire d’une possédée, a nourri ses réflexions sur le corps et la possession. Cette dimension intime contrastait avec son image publique de philosophe engagé.
En 1966, Foucault publie Les Mots et les choses, un ouvrage majeur où il introduit le concept d’épistémè. Ce terme désigne l’ensemble des savoirs et des idées considérées comme vraies à une époque donnée. Pour Foucault, le passage d’une épistémè à une autre ne se fait pas de manière progressive, mais par une rupture brutale. La même année, il rédige à Vendeuvre un texte intitulé Le Discours philosophique, resté inédit jusqu’en 2023. Dans cet essai, il explore la notion d’archive, non pas comme un simple document historique, mais comme l’ensemble des discours en circulation à un moment donné. L’archive est présentée comme une «couche autonome» séparant les formes du langage.
En 1971, Foucault est élu professeur au Collège de France et se tourne vers l’étude de l’enfermement, notamment celui des condamnés à des peines de prison. Il travaille sur ce thème pendant plusieurs étés à Vendeuvre, où il finalise Surveiller et punir, publié en 1975. Ce livre, considéré comme son œuvre la plus influente, analyse le passage des supplices publics de l’Ancien Régime à l’emprisonnement moderne. Foucault y montre que la prison ne vise pas à réhabiliter les détenus, mais à écarter les marginaux et les pauvres. Pour nourrir sa réflexion, il visite le panoptique de Jeremy Bentham (un système de surveillance circulaire) et le site d’Arc-et-Senans (Doubs), avant de finaliser son manuscrit à Vendeuvre.
Foucault commence en 1976 la rédaction de L’Histoire de la sexualité, un projet en plusieurs tomes. Dans le premier tome, il montre que le XIXe siècle n’a pas réprimé la sexualité, mais a au contraire multiplié les discours sur elle. Cependant, à Vendeuvre, il doute de cette approche et recompose son projet. Il se tourne vers les textes des Pères de l’Église, puis vers les écrits grecs et latins de l’Antiquité tardive. Le deuxième tome est publié en janvier 1984, et le troisième lui est apporté à l’hôpital quelques jours avant sa mort, en juin 1984. Le quatrième tome, Les Aveux de la chair, ne paraîtra qu’en 2018. Ce travail illustre l’évolution constante de sa pensée.
Michel Foucault meurt le 29 juin 1984 à Paris. Son corbillard se rend à Vendeuvre-du-Poitou pour une cérémonie funéraire, célébrée par Michel Albaric, un frère dominicain proche de Foucault. La cérémonie réunit sa famille, des habitants de Vendeuvre et des personnalités comme Simone Signoret. Les lettres de sa mère révèlent l’importance de ces séjours à Vendeuvre, qui étaient bien plus qu’une simple retraite : ils étaient au cœur de son existence. La maison du Piroir a ainsi joué un rôle clé dans la vie et l’œuvre de Foucault, comme un sanctuaire où il pouvait écrire, réfléchir et se ressourcer.

