La neutralité est-elle toujours bienveillante ?
La stigmatisation du genre féminin permet de mettre en place une police du ton mue par le désir de faire taire les femmes qui dérangent..
La neutralité bienveillante est un principe issu de la psychanalyse classique, développé au début du XXe siècle, notamment par Sigmund Freud. Ce concept désigne une posture de distance et de retenue adoptée par les psychologues ou thérapeutes pour soigner leurs patients. L’idée est que le professionnel doit éviter d’influencer le patient avec ses propres opinions ou émotions, afin de lui permettre de s’exprimer librement. Ce principe a été formalisé dans les codes de déontologie des métiers de la santé et du soin, où il est encore évoqué aujourd’hui. Cependant, l’auteure souligne que ce principe, bien que présent dans les règles professionnelles, n’empêche pas les professionnels de s’exprimer publiquement en tant que citoyens engagés, tant que leur prise de parole respecte les limites déontologiques.
L’auteure, psychologue clinicienne, a vécu de près une campagne électorale au Québec après que son partenaire se soit présenté comme candidat pour le parti Québec solidaire. Elle décrit l’engagement démocratique comme un processus exigeant, où les soutiens doivent gérer des tâches variées : organisation d’événements, rédaction de communiqués, modération de débats en ligne, et surtout, la gestion de la haine et des menaces. Elle souligne que la démocratie, souvent tenue pour acquise, repose sur des efforts collectifs immenses. Par ailleurs, elle observe une tendance inquiétante : une partie de la population réagit aux critiques ou aux idées politiques par des insultes, des menaces ou de l’intimidation, plutôt que par un débat constructif. Cette situation l’amène à s’interroger sur la fragilité des dialogues dans la société actuelle.
L’auteure cite l’exemple de la psychiatre Marie-Ève Cotton, qui a été la cible de violentes critiques et de diagnostics psychopathologiques sur les réseaux sociaux après avoir exprimé ses opinions politiques. Ces attaques ont pris la forme d’insultes visant à discréditer sa légitimité professionnelle, simplement parce qu’elle s’exprimait avec une conviction jugée trop forte ou « non policée ». L’auteure souligne l’ironie de cette situation, alors que des femmes engagées politiquement, comme la chanteuse Pauline Julien, sont célébrées pour leur liberté d’expression lorsqu’elles sont artistes, mais stigmatisées dès qu’elles s’expriment en tant que professionnelles. Elle interroge ainsi l’asymétrie dans la tolérance sociale selon le genre, où les hommes bénéficient d’une plus grande liberté d’expression que les femmes dans l’espace public.
L’auteure aborde la question de la police du ton, un phénomène où la parole des femmes est jugée en fonction de leur manière de s’exprimer plutôt que du fond de leurs idées. Elle cite la série Les fantômes de l’hystérie et le livre Sortir de la maison hantée de Pauline Chanu, qui analysent comment l’hystérie a historiquement servi à discréditer et à enfermer la parole des femmes. Selon elle, cette stigmatisation persiste aujourd’hui, où des femmes comme Marie-Ève Cotton ou les députées Nada Boumeftah, Éloïse Coulombe, Ariane Boyer et Gisèle Pouhe Njall sont représentées sous des traits de « folles » ou de « hystériques » pour avoir osé s’exprimer avec passion ou conviction. Elle dénonce ainsi un mécanisme de contrôle social qui vise à faire taire les femmes qui dérangent.
L’auteure s’appuie sur l’essai Résister de la journaliste Salomé Saqué pour proposer une alternative à la neutralité : l’honnêteté. Elle explique que, dans un contexte de montée des discours d’extrême droite et de fascisme, la neutralité peut parfois servir de couverture à des idées dangereuses, en les rendant acceptables. Elle rappelle que la neutralité, telle qu’elle a été pensée par Freud, était un outil de soin, mais qu’elle a aussi pu être détournée pour justifier l’inaction face à des dérives politiques. Elle cite l’exemple historique où certains intellectuels neutres ont contribué, par leur silence ou leur retenue, à l’installation de régimes autoritaires. Elle conclut en se demandant si, dans le contexte actuel, la neutralité est encore un choix éthique ou une forme de complicité.
L’auteure situe son analyse dans un contexte de montée de l’intolérance, du racisme et du sexisme en Occident. Elle mentionne spécifiquement les réactions violentes observées après l’élection de nouvelles députées au Québec, notamment après leur passage dans l’émission *Tout le monde en parle*. Elle souligne que ces attaques ne sont pas isolées, mais s’inscrivent dans une tendance plus large où les privilégiés défendent leurs intérêts face aux moins nantis. Elle se demande si, dans ce contexte, les intellectuels et penseurs devraient privilégier la neutralité ou, au contraire, assumer une posture engagée pour dénoncer les injustices et les dérives démocratiques. Elle interroge ainsi le rôle des penseurs dans une société en crise.

