Voyeurisme sordide ou science ? La nouvelle série de Netflix choque les spectateurs
Cinquante-cinq ans après l'expérience traumatique de Philip Zimbardo, Netflix mettra en ligne le 21 octobre 2026 The New Stanford Prison Experiment, une série de téléréalité dont la bande-annonce est sortie ce mardi 29 septembre. Trente volontaires y sont tirés au sort pour jouer les gardiens ou les détenus, dans une vraie prison..
En 1971, le psychologue américain Philip Zimbardo a mené une expérience célèbre appelée l’expérience de Stanford. Trente ans plus tôt, il avait sélectionné 24 étudiants masculins pour jouer le rôle de gardiens ou de prisonniers dans une prison fictive installée dans le sous-sol de l’université de Stanford. L’objectif était d’étudier comment des individus normaux réagissaient à l’exercice du pouvoir et à la soumission. Cependant, l’expérience a dû être arrêtée après seulement six jours en raison de comportements extrêmes : maltraitances psychologiques, sadisme et larmes. Cette expérience est devenue un cas d’école en sciences humaines pour illustrer les dérives possibles des études sur le comportement humain. Elle a aussi soulevé des questions éthiques majeures, notamment sur les limites à ne pas franchir en recherche.
Cinquante-cinq ans après l’expérience originale, Netflix annonce une série de téléréalité intitulée The New Stanford Prison Experiment, prévue pour le 21 octobre 2026. Contrairement à l’étude de 1971, cette version implique 30 volontaires (hommes et femmes) enfermés dans une vraie prison pendant deux semaines. Les participants sont filmés 24 heures sur 24 par des caméras télécommandées. La production promet des garde-fous comme des psychologues disponibles en permanence et un système de mots de passe pour quitter l’expérience à tout moment. Cependant, cette initiative suscite une vive polémique, car elle transforme une étude scientifique controversée en divertissement de masse, ce qui interroge sur la frontière entre science et voyeurisme.
Dès l’annonce de la série, les réseaux sociaux, notamment la plateforme X (anciennement Twitter), se sont embrasés. De nombreux internautes ont exprimé leur incompréhension, leur dégoût ou leur ironie face à ce projet. Certains ont souligné le cynisme de Netflix, se demandant si l’entreprise utilisait l’éthique comme un argument marketing pour attirer l’attention des algorithmes. D’autres ont rappelé que l’expérience originale de 1971 avait été critiquée pour son manque de rigueur scientifique : Thibault Le Texier, chercheur français, a démontré dans son livre Histoire d’un mensonge (2018) que les gardiens avaient reçu des consignes explicites pour adopter des comportements violents. Les internautes ont aussi pointé la différence fondamentale entre une étude scientifique et une émission de téléréalité, où l’objectif est avant tout de divertir.
La série a également reçu des critiques de la part d’anciens participants de l’expérience originale. Clay Ramsay, qui avait joué le rôle d’un prisonnier en 1971, a exprimé ses craintes dans une interview à Newsweek. Il craint que cette nouvelle version brouille la frontière entre divertissement et science, et qu’elle ne respecte pas l’intégrité des participants. Par ailleurs, la production met en avant la présence d’experts, comme Alison Wood Brooks, psychologue comportementale à Harvard, Trymaine Lee, journaliste lauréat du prix Pulitzer, et Michael Cantrell, ancien professionnel de l’administration pénitentiaire fédérale. Cependant, ces experts ne semblent pas suffisants pour garantir l’éthique du projet, selon les détracteurs.
La série Netflix s’inscrit dans une tradition de téléréalité où des participants sont placés dans des situations extrêmes pour divertir le public. En 2002, la BBC avait diffusé The Experiment, une émission qui reproduisait l’expérience de Stanford avec un comité d’éthique sur place. Contrairement à l’expérience originale de Zimbardo, les participants de cette version s’étaient serrés les coudes pour améliorer leurs conditions, inversant ainsi le scénario de 1971. Cette comparaison montre que les résultats d’une telle expérience dépendent largement du cadre et des consignes données aux participants. La série Netflix, en revanche, semble privilégier le spectacle au détriment de la rigueur scientifique.
Le principal enjeu de cette série réside dans la confusion entre science et divertissement. Une étude scientifique doit respecter des règles éthiques strictes pour protéger les participants, comme l’obtention d’un consentement éclairé, la possibilité de quitter l’expérience à tout moment et l’absence de manipulation. Or, la téléréalité repose souvent sur la mise en scène de conflits et d’émotions fortes pour capter l’attention du public. En transformant une expérience scientifique controversée en émission de divertissement, Netflix risque de banaliser des comportements dangereux et de nuire à la crédibilité de la recherche en sciences humaines. La série soulève donc une question fondamentale : jusqu’où peut-on aller au nom du divertissement ?

