Ce que peut le théâtre
Comment intervenir, depuis le théâtre, dans une conjoncture de guerre impérialiste, de fascisation et de désastres environnementaux ? À l’évidence, le théâtre ne peut pas tout mais l’exemple de Brecht donne à voir qu’il peut certainement quelque chose, par ses moyens singuliers. Alors que s’ouvre demain le festival d’Avignon, nous publions un extrait du nouveau livre d’Olivier Neveux : "Brecht et les mauvais temps nouveaux", qui vient de paraître aux éditions La Fabrique.
Bertolt Brecht (1898-1956), dramaturge et metteur en scène allemand, est une figure centrale du théâtre moderne, souvent associé au marxisme et à des techniques théâtrales innovantes comme la distanciation (Verfremdungseffekt), qui vise à empêcher le spectateur de s’identifier passivement à l’action pour l’inciter à réfléchir de manière critique. Son œuvre, comme celle de Karl Marx pour la politique, a polarisé les débats : admirée par certains, rejetée par d’autres, notamment pour son engagement politique. En France, son influence a été majeure dans les années 1950-1970, portée par des artistes comme Roger Planchon ou des penseurs comme Roland Barthes. Cependant, à partir des années 1980, Brecht est progressivement délaissé, voire critiqué, notamment par les nouveaux philosophes (comme Guy Scarpetta) qui dénoncent son lien avec le marxisme et le totalitarisme. Cette période marque un tournant où son théâtre, autrefois considéré comme un outil d’émancipation, est perçu comme dépassé ou dangereux.
La critique de Brecht en France s’intensifie en avril 1979, lorsque des intellectuels comme Michel Cournot dans Le Monde et des dramaturges comme Ionesco ou Arrabal publient des textes rejetant son approche politique. La même année, Guy Scarpetta publie Brecht ou le soldat mort, un pamphlet accusant Brecht de collusion avec le stalinisme et de servir une hégémonie culturelle marxiste. Ces attaques s’inscrivent dans un contexte plus large de rejet des idéologies révolutionnaires après les échecs des régimes communistes et les critiques du totalitarisme. En 2012, le magazine Télérama résume cette évolution en déclarant que Brecht n’est plus monté pour son message politique, mais pour sa dimension poétique et humaine, jugée moins subversive. Cette période illustre la victoire des courants anti-marxistes et la marginalisation des approches artistiques engagées.
Brecht s’appuie sur la dialectique matérialiste, une méthode inspirée de Marx et Engels, qui considère que tout existe en se transformant et en étant en désaccord avec soi-même. Pour lui, le théâtre doit refléter ces contradictions pour éveiller l’esprit critique du spectateur. Ses textes théoriques, souvent contradictoires, proposent une vision de l’art comme outil de transformation sociale, loin de l’art conçu comme simple divertissement ou instrument de propagande. Cette approche est aujourd’hui redécouverte, notamment grâce à des travaux comme ceux de Fredric Jameson, qui souligne que Brecht est omniprésent dans la culture contemporaine, même si son nom n’est pas toujours cité. Son œuvre reste un point de référence pour repenser le rôle politique de l’art.
L’État et les institutions culturelles attendent souvent du théâtre qu’il serve des fonctions précises : valoriser l’image de la France à l’international, promouvoir le vivre-ensemble ou réparer les inégalités sociales. Le théâtre est ainsi sommé de devenir un outil de communication politique, au service d’une citoyenneté consensuelle. Cette demande s’inscrit dans un contexte où l’art est de plus en plus instrumentalisé, que ce soit par la droite (avec des spectacles révisionnistes) ou par la gauche (avec des œuvres alignées sur les attentes institutionnelles). Brecht, lui, défendait une approche différente : son théâtre devait interroger les contradictions sociales et politiques, sans se contenter de refléter les attentes du pouvoir. Cette tension entre art et politique reste d’actualité.
Le théâtre ne peut pas remplacer l’action politique directe, comme une manifestation ou une grève, mais il peut offrir une action indirecte, distincte de l’activisme pur. Cette idée, défendue par des artistes comme Claude Cahun ou des théoriciens comme Walter Benjamin, repose sur l’idée que l’art peut transformer la perception du réel sans passer par l’engagement militant immédiat. Brecht incarne cette approche : son théâtre vise à éveiller la conscience critique du spectateur plutôt qu’à le mobiliser directement. Cette distinction entre action directe (militante) et action indirecte (artistique) est cruciale pour comprendre le rôle spécifique du théâtre dans les luttes sociales. Elle permet d’éviter les écueils d’un art purement propagandiste ou, à l’inverse, d’un art déconnecté des enjeux sociaux.
Le théâtre engagé fait face à des défis majeurs. D’une part, il risque de devenir une simple illustration des luttes sociales, sans profondeur artistique, comme le souligne Günther Anders : une pièce contre le nucléaire, par exemple, pourrait être applaudie pour son message sans remettre en cause les structures de pouvoir. D’autre part, l’art engagé peut être récupéré par les institutions, qui en font un outil de légitimation de leurs politiques. Brecht lui-même a été critiqué pour avoir été réduit à une figure momifiée, vidée de sa subversion initiale. Pourtant, son œuvre reste une référence pour repenser le théâtre comme un espace de réflexion et de transformation, plutôt que comme un simple divertissement ou un outil de propagande.
Brecht connaît un regain d’intérêt depuis les années 2000, notamment en raison de la résurgence des mouvements communistes et de la critique du capitalisme. Son œuvre est aujourd’hui perçue comme un outil pour analyser les contradictions du monde contemporain, notamment la montée des fascismes et les crises sociales. Des metteurs en scène et théoriciens revisitent ses techniques, comme la *distanciation*, pour créer des spectacles qui interrogent plutôt que n’illustrent. Cependant, Brecht reste un auteur controversé, à la fois célébré pour son génie poétique et critiqué pour son engagement politique. Son héritage invite à repenser le rôle du théâtre dans une société en crise, entre subversion et récupération institutionnelle.

