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Environnement

L’écosyndicalisme : quand travailleur·euses et habitant·es font la révolution ensemble

Terrestres · mis à jour 7 oct.

Comment redéfinir les besoins et le travail à l’intérieur des limites écologiques ? Le philosophe Alexis Cukier raconte les alliances passées et récentes entre collectifs syndicaux, habitant·es et écologistes. De la lutte à l’usine de Campi Bisenzio en Italie au mouvement pour des forêts vivantes en France, tour d’horizon des “utopies écologistes du travail”.

Définition écosyndicalisme

L’écosyndicalisme désigne une alliance stratégique entre syndicats, habitant·es et militant·es écologistes pour mener des luttes communes. Contrairement à l’environnementalisme ouvrier qui se concentre uniquement sur les travailleur·euses, l’écosyndicalisme intègre aussi les besoins des habitant·es et des écosystèmes. Il vise à redéfinir ensemble les besoins sociaux, le travail productif (activités rémunérées) et le travail reproductif (activités non salariées comme le soin ou l’agriculture vivrière), souvent invisibilisées. Par exemple, en France, des collectifs comme l’Alliance Écologique et Sociale (depuis 2020) ou le Réseau éco-syndicaliste (depuis 2021) illustrent cette approche. L’objectif est de dépasser les limites des approches traditionnelles en combinant expertise syndicale, savoirs locaux et préservation des vivants.

Origines conceptuelles

Le concept d’environnementalisme ouvrier a été développé par des chercheur·es comme Stefania Barca et Emanuele Leonardi, puis adapté en France par Renaud Bécot. Il désigne les revendications et actions écologiques portées par les travailleur·euses, souvent en réaction aux pollutions industrielles. Par exemple, dans les années 1960-1970, des mobilisations ont émergé contre les nuisances industrielles en France. Barca souligne que ces luttes intègrent aussi le travail reproductif, comme le soin ou l’agriculture vivrière, souvent porté par des femmes. En Italie, des syndicats ont même contesté le chantage à l’emploi en priorisant la santé et la qualité de vie, comme à Tarente contre la pollution de l’usine sidérurgique ILVA.

Limites environnementalisme ouvrier

L’environnementalisme ouvrier présente des limites majeures. Il se focalise souvent sur les pollutions industrielles locales, au détriment des enjeux globaux comme le réchauffement climatique ou l’effondrement de la biodiversité. Il peut aussi idéaliser la classe ouvrière comme homogène et porteuse de solutions écologiques, sans tenir compte des divisions internes ou des besoins des habitant·es. Par exemple, à Tarente (Italie), les syndicats traditionnels ont longtemps ignoré les mobilisations des femmes de la classe ouvrière contre la pollution, avant que des syndicats de base et des collectifs citoyens ne relaient leurs revendications. L’écosyndicalisme cherche à combler ces lacunes en associant tous les acteurs concernés.

Exemples concrets de luttes

Plusieurs luttes illustrent l’écosyndicalisme en action. À Grandpuits (France), des syndicalistes de la CGT et des militant·es écologistes se sont opposés au projet de Plateforme Zéro Pétrole de TotalEnergies, dénonçant son greenwashing et proposant une alternative industrielle. À Campi Bisenzio (Italie), des travailleur·euses de l’usine automobile GKN, licencié·es, ont occupé leur site et développé un projet de vélo-cargos et panneaux solaires avec des écologistes. En France, la lutte contre les mégabassines du Poitou ou contre l’entrepôt Green Dock à Aubervilliers (abandonné en juin 2026) a vu des syndicalistes, habitant·es et écologistes s’unir. Ces exemples montrent comment des alliances locales peuvent bloquer des projets destructeurs et proposer des alternatives.

Utopies écologistes du travail

L’écosyndicalisme peut mener à des utopies écologistes du travail, où besoins sociaux, production, reproduction et préservation des écosystèmes ne sont plus en contradiction. Par exemple, à Campi Bisenzio, les travailleur·euses ont imaginé un projet combinant emploi, écologie et utilité sociale. De même, des syndicats de forestier·es de l’ONF (France) ont proposé une sylviculture irrégulière, alternative à l’extractivisme imposé par l’État. Ces projets préfigurent une société où le travail ne détruit pas la nature, mais en prend soin, tout en répondant aux besoins humains. Ils reposent sur des contre-expertises et des contre-projets co-construits avec les habitant·es.

Critique des approches traditionnelles

L’écosyndicalisme remet en cause deux visions opposées mais complémentaires : le fétichisme de l’État (planification écologique descendante) et le fétichisme de la classe (écologie prolétarienne unifiée). Le premier ignore les savoirs locaux et les besoins concrets, comme les projets technosolutionnistes de transition énergétique. Le second suppose une classe ouvrière homogène et toujours solidaire, ce qui est rarement le cas. Par exemple, à Tarente, les divisions entre syndicats traditionnels et syndicats de base ont montré que la classe ouvrière n’est pas un bloc monolithique. L’écosyndicalisme propose une troisième voie : construire des convergences entre luttes du travail et luttes communautaires, depuis les échelles locales jusqu’à l’international.

Travail reproductif et écologie

Le travail reproductif, souvent invisibilisé, est central dans l’écosyndicalisme. Il inclut les activités non salariées comme le soin, l’éducation, l’agriculture vivrière ou la maintenance des écosystèmes. Par exemple, à Tarente, des femmes de la classe ouvrière ont mené des mobilisations contre la pollution pour protéger la santé de leurs familles. Stefania Barca souligne que ces activités sont aussi des formes de résistance écologique, car elles préservent les conditions de vie. L’écosyndicalisme intègre ces enjeux en associant les travailleur·euses du secteur productif (salarié·es) et celles du secteur reproductif (majoritairement des femmes), souvent exclues des débats écologiques traditionnels.

Ce que ça pourrait changer

L’écosyndicalisme s’inscrit dans une perspective de *décroissance écosocialiste*, qui combine décroissance (réduction des activités destructrices) et écosocialisme (justice sociale et écologique). Cette approche vise à conquérir des droits démocratiques pour les travailleur·euses et les habitant·es, depuis les échelles locales jusqu’à l’international. Par exemple, des organisations comme ATTAC (2025) défendent l’idée que transition écologique et justice sociale doivent aller de pair. L’objectif est une société où la production répond aux besoins réels, sans gaspillage, et où les écosystèmes sont préservés. Cela implique de repenser radicalement le travail, la consommation et les rapports de pouvoir.

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