« Monsanto a construit de la fausse science pour vendre ses pesticides »
Fausses études, scientifiques menacés et contraints au silence... Monsanto a usé d'un lobbying intense pour maintenir la vente de son pesticide néfaste.
Le glyphosate est le pesticide le plus utilisé au monde, notamment commercialisé sous le nom de Roundup par l’entreprise Monsanto. En France, malgré une promesse du président Emmanuel Macron en 2017 d’interdire ce produit « au plus tard dans trois ans », la consommation reste élevée. Pourtant, dès 2015, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a classé le glyphosate comme « cancérogène probable pour l’humain ». Ce classement s’appuyait sur des études scientifiques, mais il n’a pas suffi à faire évoluer les politiques publiques. La France reste ainsi le premier consommateur européen de ce désherbant, malgré des années de mobilisations citoyennes et d’études appelant à son interdiction.
Pour maintenir la vente de son pesticide, Monsanto a utilisé une stratégie appelée fabrique du doute. Dès les années 1980, une étude américaine avait alerté sur la dangerosité du glyphosate, mais Monsanto a obtenu sa déclassification et financé une nouvelle étude aux résultats biaisés pour discréditer la première. Cette méthode consiste à semer le doute sur les résultats scientifiques défavorables en les contestant ou en les discréditant. Elle a été systématiquement employée par l’industriel pour protéger ses intérêts économiques, malgré les preuves croissantes de la toxicité du produit.
Monsanto a également recours à une pratique appelée ghostwriting (ou « écriture fantôme » en français), où des scientifiques renommés signent des études qu’ils n’ont pas rédigées, en échange de sommes d’argent. Ces études, souvent tronquées ou falsifiées, visent à donner une apparence scientifique à des conclusions favorables à l’entreprise. En 2017, des documents internes à Monsanto, rendus publics grâce à une décision de justice aux États-Unis, ont révélé l’ampleur de cette pratique. Des millions de documents ont montré que des chercheurs étaient payés pour valider des travaux écrits par Monsanto, ce qui n’a rien à voir avec la science authentique.
En 2015, le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC), une agence de l’OMS, a classé le glyphosate comme « cancérogène probable pour l’humain ». Cette classification a provoqué une réaction violente de la part de Monsanto, qui a qualifié le travail du CIRC de « science pourrie ». Les experts impliqués dans cette décision ont été soumis à des pressions extrêmes : menaces de poursuites judiciaires, campagnes de dénigrement en ligne via de faux comptes, et tentatives de nuire à leur réputation. Certains scientifiques ont refusé de témoigner par crainte de représailles, illustrant ainsi la stratégie d’intimidation mise en place par l’industriel.
Monsanto a mené une vaste opération d’influence pour empêcher l’interdiction du glyphosate en Europe. En 2016, l’entreprise a signé un contrat de plus de 14 millions d’euros avec l’agence de communication FleishmanHillard pour orchestrer une campagne de lobbying. Cette agence a créé de fausses mobilisations spontanées, en recrutant des agriculteurs sous de faux prétextes, comme la bannière « Agriculture et Liberté ». Les agriculteurs étaient ensuite incités à signer des pétitions et des tribunes sans savoir qu’ils servaient les intérêts de Monsanto. Cette opération visait à influencer le vote de la Commission européenne, qui a finalement renouvelé l’autorisation du glyphosate en 2017 pour cinq ans, puis en 2023 pour dix ans.
Les victimes du glyphosate, comme le viticulteur Jean-Claude Terlet ou la famille Grataloup, rencontrent des obstacles majeurs pour obtenir réparation. Après avoir porté plainte contre Monsanto pour « empoisonnement », Jean-Claude Terlet a subi des années de procédures judiciaires harassantes. Les avocats de Monsanto ont multiplié les contre-expertises humiliantes, comme des tests dégradants ou des soupçons infondés sur la provenance des échantillons. Terlet, malade et épuisé, décrit son combat comme un affrontement inégal contre un géant industriel. Aux États-Unis, Bayer, qui a racheté Monsanto en 2018, a dû verser 6 milliards d’euros en 2023 pour mettre fin à des milliers de recours, montrant l’ampleur des risques financiers encourus par l’entreprise.
Les lobbies de l’industrie agrochimique, comme Monsanto, occupent une place centrale dans les institutions européennes depuis la création de l’Union européenne. Ces acteurs sont souvent consultés pour co-construire des décisions, malgré les conflits d’intérêts évidents. En parallèle, la science académique et les ONG peinent à se faire entendre. Cette influence explique en partie pourquoi des produits comme le glyphosate, malgré leur dangerosité avérée, continuent d’être autorisés. La Commission européenne s’appuie sur des experts proches de l’industrie, ce qui limite la prise en compte des alertes sanitaires et environnementales.
La bande dessinée *La Bataille du glyphosate*, publiée en septembre 2026 par la journaliste Aurore Gorius et l’illustrateur David Lopez, retrace ce scandale sanitaire et politique. L’ouvrage de 152 pages, disponible pour 24 euros, plonge le lecteur dans les coulisses du lobbying industriel, en s’appuyant sur des documents internes à Monsanto et des témoignages de victimes. L’objectif est de rendre accessible au grand public les mécanismes complexes de la désinformation scientifique, de l’intimidation des chercheurs et de l’influence des lobbies sur les décisions politiques.

