De la nostalgie au burn-out : comment endurer nos défaites politiques ?
Pour son livre “Burn out”, l’historienne Hannah Proctor a exploré les archives de groupes politiques et interrogé des militant·es sur les émotions négatives qui accompagnent les défaites. Et si la dépression, l’épuisement ou le deuil étaient non pas un fait privé mais une composante à part entière des pratiques collectives d’organisation ? Entretien.
L'article explore comment les défaites politiques, comme celle de Bernie Sanders aux États-Unis ou l'échec de l'opposition à l'oléoduc Dakota Access, génèrent des émotions intenses chez les militants de gauche. Ces défaites, souvent suivies de promesses non tenues après des mouvements comme ceux de 2020 en réaction à la mort de George Floyd, créent un sentiment de perte et de frustration. L'historienne Hannah Proctor, autrice de Burn out – L'expérience émotionnelle de la défaite politique, souligne que ces émotions négatives – mélancolie, nostalgie, dépression, burn-out, épuisement, amertume, traumatisme et deuil – sont inévitables dans toute pratique militante. Plutôt que de les ignorer, elle propose de les analyser pour mieux les comprendre et les surmonter.
Le burn-out politique désigne l'épuisement physique et mental causé par un engagement prolongé dans des luttes politiques, souvent face à des échecs répétés ou à des tensions internes. Hannah Proctor explique que l'idée d'un militant désintéressé, prêt à tout sacrifier pour la cause, est un idéal théorique qui entre en conflit avec la réalité humaine. Par exemple, le suicide révolutionnaire, évoqué par Huey P. Newton, illustre cette tension extrême. Dans la pratique, des militants comme Che Guevara, dans son Journal du Congo, ont reconnu leurs difficultés à incarner cet idéal, montrant que l'épuisement et les émotions négatives font partie intégrante de l'engagement politique.
La nostalgie, souvent perçue comme un simple attachement au passé, a une histoire médicale et politique. Au XIXe siècle, elle était considérée comme une maladie, appelée nostalgie, que les communards exilés en Kanaky (Nouvelle-Calédonie) après la défaite de la Commune de Paris (1871) se diagnostiquaient eux-mêmes. Proctor interroge la pertinence de cette nostalgie pour la gauche contemporaine, soulignant que le regard tourné vers le passé peut aussi être conservateur. Elle invite à historiciser ces émotions pour éviter de les naturaliser ou de les minimiser.
Dans les années 1970 à Londres, le groupe Red Therapy a émergé parmi des militants communistes et libertaires, souvent issus des mouvements étudiants de 1968. Ce groupe a développé une approche thérapeutique collective pour gérer les tensions internes et les difficultés de vivre en marge du capitalisme. Leur méthode mélangeait antipsychiatrie, freudo-marxisme et thérapie primale. Bien que leur approche ne soit pas une solution universelle, elle illustre une tentative de concilier engagement politique et bien-être psychologique. Certains membres ont ensuite professionnalisé leur pratique, comme en témoignent des séances de thérapie gratuites lors du mouvement Occupy à Londres.
L'espoir joue un rôle central dans les luttes politiques, mais il ne suffit pas à effacer les défaites. Proctor cite les témoignages de femmes impliquées dans Women Against Pit Closures lors de la grève des mineurs au Royaume-Uni (1984-1985), qui décrivent une transformation personnelle malgré la défaite. Elle souligne que ces expériences positives, bien que marquantes, ne compensent pas les pertes subies. L'espoir, selon Mike Davis, n'est pas une condition nécessaire pour combattre, mais il peut émerger des solidarités et des engagements collectifs, même dans l'adversité.
Pour gérer l'épuisement politique, Proctor propose plusieurs pistes inspirées de l'histoire militante. Elle cite le *spade work* (travail de base quotidien), un concept emprunté à Ella Baker, qui consiste à maintenir un engagement constant et local, plutôt que de se focaliser uniquement sur des grands mouvements. Elle souligne aussi l'importance de reconnaître collectivement les émotions difficiles, plutôt que de les individualiser. Enfin, elle met en avant des pratiques comme la thérapie militante ou les groupes d'auto-support, qui permettent de transformer ces émotions en leviers de résistance plutôt qu'en freins à l'action.

