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Géopolitique

“Cette guerre maudite” : ces langues minoritaires en Russie qui osent appeler la guerre par son nom

Courrier International · mis à jour il y a 15 j

Dans plusieurs républiques russes, les langues minoritaires permettent de parler du conflit en Ukraine autrement qu’à travers le discours officiel. Le média indépendant russe “Novaïa Gazeta Europe” révèle comment ces groupes ethniques dénoncent l’absurdité de la guerre, mettent en garde leurs proches, espèrent le retour des soldats et pleurent leurs morts dans leur langue maternelle..

Langues minoritaires en Russie

En Russie, plusieurs républiques abritent des langues minoritaires qui coexistent avec le russe. Parmi elles, on trouve le tchétchène, le tchouvache, le touvain, le bachkir, le tatar ou encore l'iakoute. Ces langues sont utilisées quotidiennement par des millions de personnes, notamment au Tatarstan, en Bachkortostan, en Bouriatie ou en Iakoutie (république de Sakha). Elles bénéficient d'un statut officiel dans leur région respective, mais restent minoritaires au niveau national. Ces langues permettent aux locuteurs de s'exprimer librement, en dehors du discours officiel imposé par Moscou, et jouent un rôle clé dans la préservation de l'identité culturelle de ces groupes ethniques.

Discours officiel vs réalité

Depuis le début de l'invasion de l'Ukraine en février 2022, le gouvernement russe impose un vocabulaire strict pour désigner le conflit : il parle d'_«opération militaire spéciale»_. Cette expression vise à minimiser la portée du conflit et à éviter le terme de guerre, qui impliquerait une reconnaissance de l'agression. Cependant, dans les langues minoritaires, les internautes utilisent sans détour des mots comme guerre, absurde, cruelle ou ignoble pour décrire la situation. Par exemple, un utilisateur bachkir a écrit : « Nous avons perdu notre fils, notre batyr [‘héros’ en bachkir], dans cette guerre maudite », après l'annonce de la mort d'un soldat originaire du Bachkortostan.

Analyse des réseaux sociaux

Pour étudier l'utilisation de ces langues minoritaires en ligne, le média indépendant russe Novaïa Gazeta Europe a analysé 53,2 millions de commentaires publiés entre janvier 2022 et juillet 2026 sur les réseaux sociaux russes VKontakte et Telegram. Ces commentaires proviennent de 21 700 groupes et canaux régionaux, allant des pages d'actualité aux espaces de discussion locaux. Les chercheurs ont identifié près de 685 757 messages dans des langues minoritaires en repérant des lettres spécifiques à chaque langue et des mots fréquents. Cette analyse a permis de mesurer l'écart entre le discours officiel et les expressions utilisées par les populations locales.

Témoignages et émotions

Les langues minoritaires servent aussi à exprimer des émotions et des témoignages personnels face à la guerre. Les locuteurs y dénoncent l'absurdité du conflit, mettent en garde leurs proches, expriment l'espoir du retour des soldats ou pleurent leurs morts. Par exemple, à Vladikavkaz, en Ossétie du Nord, une mère, Oksana Abaeva, nettoie la tombe de son fils Albert Abaev, mort au combat en 2026. Ces langues permettent une communication plus authentique et moins contrôlée que le russe, langue dominante et souvent associée à la propagande d'État. Elles deviennent ainsi un outil de résistance culturelle et politique.

Ce que ça pourrait changer

La Russie est une fédération composée de 85 entités territoriales, dont 22 républiques autonomes où vivent des groupes ethniques minoritaires. Ces républiques, comme le Tatarstan ou la Bouriatie, ont leur propre langue officielle en plus du russe. Cependant, depuis l'invasion de l'Ukraine, le Kremlin renforce son contrôle sur ces régions, notamment en limitant l'usage des langues minoritaires dans l'administration et l'éducation. Malgré cela, les langues locales restent un moyen pour les populations de contourner la censure et de critiquer ouvertement la guerre, même si cela peut exposer leurs auteurs à des risques.

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