Un «téléphone rouge» entre Washington et Pékin face aux risques de l’IA?
«On voit des deux côtés une prise de conscience», note un expert, même si leurs priorités ne s’alignent pas toujours..
Les États-Unis et la Chine, deux superpuissances rivales, envisagent d’instaurer un mécanisme de dialogue pour gérer les risques liés à l’intelligence artificielle (IA). Cette initiative, évoquée par le secrétaire américain au Trésor Scott Bessent après des discussions avec le vice-premier ministre chinois He Lifeng, vise à passer d’une situation d’opacité à plus de transparence. L’objectif est de définir des objectifs communs et d’identifier les menaces partagées, comme les risques de perte de contrôle ou d’utilisation malveillante de l’IA. Ce dialogue rappelle le téléphone rouge mis en place entre les États-Unis et l’URSS en 1962 après la crise des missiles de Cuba, un canal de communication direct pour éviter les conflits. Les deux pays reconnaissent désormais les dangers potentiels de l’IA, même si leurs priorités ne s’alignent pas toujours.
L’IA, comme l’arme nucléaire, présente un potentiel destructeur à l’échelle planétaire. Ses risques incluent des erreurs imprévues, une utilisation malveillante par des acteurs tiers, ou une accélération incontrôlable des décisions militaires. Par exemple, l’armée américaine a failli arraisonner un navire chinois en 2025 sur la base d’un renseignement erroné généré par une IA. Ces incidents soulignent la nécessité d’une coordination rapide entre les deux puissances pour éviter des crises. Les experts soulignent que l’IA pourrait perturber les chaînes de commandement militaire ou être employée à des fins terroristes ou cybercriminelles, rendant indispensable un dialogue structuré.
Les États-Unis et la Chine ont des approches opposées dans le développement de l’IA. Les Américains privilégient les modèles propriétaires, fermés, pour conserver un avantage technologique et militaire. Les Chinois, en revanche, misent sur les logiciels open source (à code source ouvert), permettant une adoption plus large et plus rapide. Ces différences reflètent des priorités distinctes : les États-Unis se concentrent sur la perte de contrôle de l’IA et son désalignement (quand elle agit de manière autonome), tandis que la Chine travaille davantage sur les deepfakes (hypertrucages), la sécurité de l’information et les perturbations sociales. Aucun des deux pays n’est prêt à des engagements contraignants limitant le développement de l’IA.
Plusieurs pistes de coordination entre les États-Unis et la Chine sont envisagées. La première propose la création d’un téléphone rouge pour communiquer en cas de comportement nuisible ou imprévu d’une IA avancée. Une deuxième piste suggère un mécanisme de divulgation des utilisations malveillantes de l’IA, comme le partage d’études de cas où des modèles pourraient servir au développement d’armes biologiques. Enfin, un troisième axe propose le partage d’informations sur les systèmes d’évaluation de la sûreté des modèles, avec des normes et protocoles de test communs. Ces mesures visent à éviter les crises, mais leur mise en œuvre reste incertaine en raison des divergences stratégiques.
Malgré les discussions en cours, des obstacles majeurs subsistent. Aucun des deux gouvernements n’est prêt à des engagements contraignants limitant le développement de l’IA, et les acteurs américains du secteur, en tête de la course technologique, appellent même à ralentir son avancée. Par ailleurs, la rapidité d’exécution est un critère clé de l’avantage stratégique militaire, ce qui rend difficile l’instauration d’une hotline efficace. Les experts comme Matt Sheehan estiment que les mesures les plus importantes en matière de gouvernance et de sécurité de l’IA seront prises au niveau national par chaque pays, plutôt que par des accords internationaux.
Depuis 2023, un dialogue non gouvernemental existe entre experts et centres de recherche des deux pays, notamment sur les modèles d’IA les plus avancés (OpenAI, Anthropic, DeepSeek, Alibaba). Ce dialogue inclut des acteurs comme l’Institut français des relations internationales (IFRI) et le centre de réflexion Carnegie. Des initiatives privées, comme le partage d’études de cas par Anthropic sur l’utilisation malveillante de son modèle *Claude*, montrent une volonté de transparence, mais aussi les limites de la coopération. Les discussions actuelles visent à trouver un *plus petit dénominateur commun*, comme la vitesse de réaction en cas de crise ou la lutte contre les mésusages par des acteurs tiers.

