Où en est l’activité physique au Québec?
Des experts et des intervenants du milieu sportif ont été consultés pour dresser un portrait de l'état actuel..
En 2026, à l'approche des élections provinciales au Québec, la Coalition pour l’avenir du sport et de l’activité physique au Québec (CASAPQ) a demandé aux partis politiques de s’engager à faire du Québec la nation la plus active du monde. Cet objectif rappelle une promesse similaire faite en 2014 par l’ancienne première ministre Pauline Marois, qui souhaitait faire du Québec l’une des nations les plus en forme au monde. Neuf ans plus tard, Sébastien Théberge, président de SportsQuébec (membre de la CASAPQ), qualifie cet objectif d’échec. Le Québec dépense 84 milliards de dollars annuellement en santé, mais la population est moins active que les générations précédentes, et les maladies chroniques (diabète, cancer, Alzheimer, etc.) sont en forte hausse. Ahmed Jérôme Romain, professeur à l’Université de Montréal, souligne que ces données révèlent une population en mauvaise santé et l’absence de mesures concrètes pour y remédier.
Les données sur la condition physique des Québécois révèlent des résultats préoccupants, notamment chez les jeunes. Selon l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ), en 2022-2023, seulement 18 % des jeunes de 12 à 17 ans atteignent les recommandations en matière d’activité physique pendant leurs loisirs. À l’inverse, 38 % sont considérés comme inactifs. Une étude de l’Université de Sherbrooke (2012-2017) a comparé les performances de jeunes au test navette de Luc Léger (un test d’endurance appelé aussi bip test) avec des données de 1982. Résultat : une diminution de 30 % de leur capacité à effectuer une activité d’intensité modérée à intense. Mario Leone, chercheur principal, a qualifié cette situation de catastrophique. Ces chiffres illustrent une dégradation marquée de la forme physique des jeunes sur plusieurs décennies.
Jean-Pierre Després, directeur scientifique de VITAM (centre de recherche en santé durable affilié à l’Université Laval), critique le manque de précision des données sur la condition physique au Québec. Les mesures actuelles, réalisées par sondage plutôt que par des tests objectifs (comme un vélo stationnaire ou un tapis roulant), ne permettent pas d’évaluer correctement la condition cardiorespiratoire des Québécois. Or, cette dernière est considérée comme le signe vital numéro un pour prédire le risque de maladies chroniques, selon des organisations comme l’American Heart Association. Jean-Pierre Després souligne que les médecins de famille ne mesurent pas ce critère lors des consultations, ce qui limite la prévention et la détection précoce des problèmes de santé. Il propose d’utiliser des tests standardisés pour obtenir des données plus fiables.
Plusieurs experts, dont Ahmed Jérôme Romain et Sébastien Théberge, pointent du doigt les lacunes du système québécois en matière d’activité physique. Ahmed Jérôme Romain critique notamment l’absence de sport de masse, c’est-à-dire un accès universel à des activités physiques adaptées à tous les niveaux, sans discrimination basée sur la performance. Il souligne que le système actuel favorise l’élite sportive : les enfants doués sont sélectionnés pour des équipes compétitives, tandis que les autres sont laissés de côté. Sébastien Théberge s’interroge aussi sur la surspécialisation des jeunes, qui se concentrent sur un seul sport dès un jeune âge, souvent pour des raisons compétitives. Kim Marois, directrice générale de Fillactive (organisme encourageant l’activité physique chez les adolescentes), ajoute que la perception du sport comme une activité réservée aux athlètes talentueux décourage de nombreux jeunes de s’y adonner.
Pour améliorer la situation, plusieurs pistes sont évoquées. Ahmed Jérôme Romain propose d’intégrer une heure d’activité physique quotidienne à l’école, un minimum qui n’est pas actuellement respecté. Il suggère aussi de développer des structures d’activité physique accessibles à tous, comme des associations locales ou des programmes récréatifs. Kim Marois met l’accent sur la nécessité de déconstruire les stéréotypes autour du sport, en montrant que l’activité physique peut prendre diverses formes et ne se limite pas à la compétition. La CASAPQ demande la création d’un chantier indépendant de 18 à 24 mois pour établir un diagnostic commun et proposer un nouveau modèle québécois. Sébastien Théberge plaide aussi pour une meilleure gouvernance, en réduisant la fragmentation des organisations sportives et en favorisant la collaboration entre elles.
Les experts insistent sur l’importance d’investir dans la *prévention* en santé, un domaine actuellement négligé au Québec. En 2026, seulement 1,75 % du budget en santé est consacré à la prévention. Ahmed Jérôme Romain explique ce manque d’investissement par deux raisons : un *manque de volonté politique* et le fait que les résultats de la prévention ne sont pas visibles à court terme. Pauline Marois avait pourtant souligné en 2014 l’importance d’un *virage vers la prévention* pour bâtir un Québec plus juste et en meilleure santé. Plusieurs partis politiques proposent d’augmenter les investissements dans ce domaine. Selon une étude d’Aviseo Conseil, une croissance annuelle soutenue des dépenses en prévention pourrait éviter entre 340 000 et 950 000 cas de maladies chroniques au Québec d’ici 2035. Des modèles étrangers, comme l’*institut pour l’amélioration de la santé publique* en Angleterre ou les économies réalisées en Australie grâce à la physiologie de l’exercice (940 millions de dollars en trois ans), sont cités en exemple.

