« Je m’opposais catégoriquement à l’utilisation de l’armée contre la population »
L’ancien chef d'état-major Wayne Eyre s'opposait à une intervention contre le « convoi des camionneurs »..
En janvier et février 2022, le Canada a connu une série de manifestations massives connues sous le nom de convoi de la liberté, principalement portées par des camionneurs opposés à l’obligation de vaccination contre la COVID-19 imposée à leur profession. Ces rassemblements ont paralysé plusieurs villes, notamment Ottawa, où des milliers de manifestants ont occupé la colline du Parlement pendant plusieurs semaines. Le mouvement, soutenu par des groupes aux motivations variées, dont des éléments d’extrême droite, a provoqué des blocages routiers et des perturbations majeures dans la capitale nationale. Ces événements ont mis à l’épreuve les autorités politiques et policières, tout en soulevant des questions sur l’équilibre entre liberté d’expression et maintien de l’ordre public.
Face à l’ampleur des blocages et à la durée des manifestations, des pressions ont été exercées pour envisager une intervention des Forces armées canadiennes afin de mettre fin aux occupations. Selon l’ancien chef d’état-major Wayne Eyre, des hauts fonctionnaires, des adjoints politiques et certains ministres ont évoqué cette possibilité. Trois scénarios d’intervention ont été étudiés : assister la police pour remorquer des véhicules, forcer l’ouverture de passages frontaliers bloqués (comme le pont Ambassador entre Windsor et Détroit), ou évacuer de force le centre-ville d’Ottawa. Cependant, le premier ministre Justin Trudeau s’est opposé à cette idée, bien que le débat ait été sérieux.
Wayne Eyre, alors chef d’état-major des Forces armées canadiennes, a clairement exprimé son opposition à une intervention militaire contre les manifestants. Dans son autobiographie Into the Breach, il souligne que l’utilisation de l’armée dans un conflit civil aurait des conséquences graves et durables, tant pour l’institution militaire que pour le pays. Il cite en exemple les crises d’Oka en 1990 et d’octobre 1970, où des interventions militaires ont laissé des traces profondes. Eyre a même menacé de démissionner si un tel ordre lui était donné, estimant que les Forces armées ne sont pas formées pour gérer des situations de désobéissance civile avec la même nuance que la police.
Wayne Eyre a alerté les décideurs politiques sur les dangers d’une intervention militaire lors d’une réunion le 10 février 2022. Il a expliqué que les soldats, contrairement aux policiers, ne disposent pas des mêmes outils ni de la même formation pour gérer des situations de tension avec une escalade progressive de la force. Leur intervention pourrait rapidement basculer vers l’usage d’armes létales, avec des conséquences imprévisibles. Pour illustrer son propos, il a déclaré : « Si nous recevons l’ordre d’intervenir, c’est nous qui allons gagner », soulignant ainsi que la victoire militaire ne garantirait pas la résolution pacifique du conflit. Il a insisté sur le fait que l’armée n’est pas une solution facile face à une crise sociale.
Finalement, ce sont les forces policières qui ont mis fin aux manifestations à partir du 18 février 2022, sans recourir à l’armée. Pendant toute la durée de la crise, les Forces armées canadiennes ont évité d’être visibles à Ottawa pour ne pas attiser les tensions. Wayne Eyre a souligné l’importance de tirer des leçons de cette période, qualifiée de *« très, très dangereuse »*, où les dirigeants politiques ont été soumis à des pressions extrêmes. Il a appelé à une réflexion sur l’usage de la force militaire, rappelant que la population devrait être fière des soldats plutôt que de les craindre. Cette crise a mis en lumière les limites de l’intervention militaire dans des conflits internes et les risques de division sociale.

