Le monde est rattrapé par ses dettes
Il n’y a pas que l’endettement des gouvernements qui augmente. Les taux d’intérêt aussi..
Malgré une série de crises majeures depuis 2017, l’économie mondiale affiche une résilience inattendue. Le Fonds monétaire international (FMI) souligne que la croissance économique devrait rester positive dans les prochains mois, bien qu’un peu plus faible qu’en 2023. Cette stabilité surprenante s’explique par la capacité des pays à surmonter des chocs successifs : la pandémie de COVID-19, les perturbations des chaînes d’approvisionnement, une inflation record et des conflits géopolitiques en Ukraine et au Moyen-Orient. Cependant, cette résilience a un coût : elle repose en grande partie sur un endettement massif des États et des entreprises. Le FMI précise que cette croissance cache des disparités importantes entre les pays, certains étant plus vulnérables que d’autres aux tensions économiques actuelles.
L’endettement global, qu’il soit public ou privé, atteint des niveaux historiques. Selon l’Institute for International Finance (IIF), cité par le Financial Times, la dette mondiale s’élevait à 365 000 milliards de dollars américains au début de 2024, soit plus de trois fois la taille de l’économie mondiale. La dette publique des gouvernements, en particulier, approche son niveau record depuis la Seconde Guerre mondiale. Après une augmentation temporaire pendant la pandémie, elle représente désormais près de 100 % du produit intérieur brut (PIB) mondial. Cette situation limite la marge de manœuvre des États pour faire face à de nouvelles crises, comme les dépenses militaires accrues, le vieillissement de la population ou les impacts du changement climatique. Le FMI alerte sur le manque d’action concrète des pays riches pour réduire leur endettement.
La hausse des taux d’intérêt aggrave la situation des États et des entreprises endettés. Les taux d’intérêt réels à long terme, qui étaient souvent inférieurs à l’inflation pour les pays riches, ont fortement augmenté depuis mars 2024. Par exemple, les rendements des obligations d’État à 10 ans ont grimpé de 0,75 point de pourcentage au Canada, au Japon et en Allemagne, de 1,25 point aux États-Unis et en Italie, et de 1,5 point en France. Cette hausse s’explique par la concurrence accrue pour obtenir des prêts, notamment de la part des géants du numérique investissant massivement dans l’intelligence artificielle (IA). Les banques centrales, qui augmentent leurs taux pour lutter contre l’inflation, achètent aussi moins d’obligations d’État qu’avant la pandémie, réduisant les liquidités disponibles. Certains gouvernements empruntent à plus court terme pour limiter les coûts, mais cette stratégie les expose à une plus grande volatilité.
La dette publique américaine illustre les risques de cette situation. Avec un ratio dette/PIB de 121 %, les États-Unis se classent parmi les pays les plus endettés des économies avancées. Leur dette a une échéance moyenne inférieure à 6 ans, contre 13,5 ans au Royaume-Uni, ce qui les rend plus vulnérables aux fluctuations des taux. Les paiements d’intérêts sur cette dette devraient doubler d’ici 2031, passant de 2,8 % du PIB avant la pandémie à 5,7 %, soit un montant équivalent aux dépenses de sécurité sociale, le poste budgétaire le plus important du pays. Cette trajectoire met en lumière la difficulté croissante des États à gérer leur dette dans un contexte de taux élevés et de dépenses structurelles en hausse.
Outre la dette publique, d’autres secteurs présentent des risques de déséquilibres. L’intelligence artificielle (IA) suscite des investissements massifs, mais certains experts craignent qu’elle ne forme une bulle spéculative, prête à éclater. La dette liée aux centres de données et aux équipements informatiques pour l’IA est passée de 90 milliards de dollars il y a trois ans à 541 milliards en 2024, selon l’IIF. Par ailleurs, la hausse des prix de l’énergie, bien que partiellement compensée par de nouvelles routes d’approvisionnement, pourrait ne pas suffire à long terme pour stabiliser les marchés. Ces facteurs ajoutent une couche de fragilité à un système économique déjà sous tension.
Face à ces défis, le *FMI* appelle à des plans d’*assainissement budgétaire* crédibles à moyen terme. Kristalina Georgieva, directrice générale du *FMI*, insiste sur l’urgence d’agir, soulignant que les pays riches endettés ne prennent pas de mesures suffisantes. Cependant, une analyse de l’entreprise *Oxford Economics* tempère ces inquiétudes. Pour certains pays, comme les États-Unis ou l’Allemagne, la croissance économique et l’inflation pourraient suffire à réduire le poids relatif de leur dette, comme ce fut le cas il y a une quinzaine d’années. En revanche, pour d’autres, comme le Brésil, le Japon, l’Italie, la France ou le Canada, la dette pourrait devenir ingérable sans une discipline budgétaire stricte ou une croissance exceptionnelle. Ces pays devraient alors maintenir des dépenses inférieures aux revenus *indéfiniment*, ce qui pèserait sur les contribuables et les entreprises.

