Pourquoi “la chanson québécoise vit la pire crise de son histoire”
Un rapport établi par le Commissaire à la langue française au Québec souligne que la Belle Province fait partie des marchés où les artistes nationaux sont le moins écoutés. Ce constat inquiète la presse québécoise, qui pose la question : que faire pour inverser la tendance ?.
Le Québec traverse actuellement la pire crise de son histoire en matière de consommation de sa propre chanson francophone. Selon un rapport publié le 13 octobre 2026 par le Commissaire à la langue française au Québec, Benoît Dubreuil, seulement 12 % des écoutes musicales des Québécois sont consacrées à des artistes chantant en français. Ce chiffre place la province bien en dessous d’autres pays francophones comme la France (45 %) ou l’Italie (47 %), mais aussi derrière des nations non francophones comme la Finlande (34 %), la Tchéquie (25 %) ou le Danemark (25 %). Ce constat confirme une tendance déjà observée en juillet 2026 par un rapport de Luminate, une entreprise spécialisée dans l’analyse des données musicales mondiales.
Malgré ce faible taux d’écoute, les sondages de l’Institut de la statistique du Québec révèlent un fort attachement des Québécois à leur musique. Romuald Jamet, chercheur à l’Institut national de la recherche scientifique (INRS), explique que cette situation paradoxale s’explique en partie par l’efficacité des politiques culturelles et linguistiques québécoises. Ces politiques ont favorisé depuis un demi-siècle le développement d’une chanson québécoise à texte, souvent associée à des artistes comme Pierre Lapointe ou les Cowboys Fringants. Cependant, cette orientation a aussi créé un décalage entre la musique promue par les institutions et les préférences du public.
La chanson québécoise est souvent associée à des œuvres à texte, c’est-à-dire des chansons où les paroles jouent un rôle central. Des artistes comme Lou-Adriane Cassidy, primée quatre fois aux Adisq (équivalent québécois des Victoires de la musique) en 2025, ou les Cowboys Fringants illustrent cette tradition. Cependant, cette spécificité culturelle pose problème avec l’arrivée des plateformes de streaming. Romuald Jamet souligne que ces plateformes permettent d’écouter de la musique dans des contextes variés (au travail, dans les transports, à la salle de sport), où l’attention portée aux paroles est souvent limitée. Ainsi, les auditeurs se tournent vers des musiques plus adaptées à ces environnements.
Un autre problème identifié est la perception étroite de la chanson québécoise, qui limiterait la reconnaissance d’autres styles musicaux. Janie Duquette, productrice de musique, explique qu’il existe un clivage entre la culture dite cultivée (reconnue par les critiques et institutions) et la culture populaire (aimée spontanément par le public). Selon elle, les plateformes et les institutions mettent souvent en avant la première, alors que le public préfère la seconde. Cette situation a pour conséquence que les auditeurs québécois se tournent vers d’autres genres musicaux, notamment américains, qui représentent une part importante de leurs écoutes.
Le rapport du Commissaire à la langue française souligne que le Québec est, après les pays anglophones, la société où les artistes américains sont les plus populaires. Cette tendance s’explique en partie par la proximité géographique avec les États-Unis, mais aussi par les raisons évoquées précédemment : la chanson québécoise à texte ne correspond pas toujours aux attentes des auditeurs dans un contexte de consommation musicale moderne. Les plateformes de streaming, en offrant un accès illimité à une diversité de musiques, amplifient cette tendance en facilitant la découverte d’artistes internationaux.
Face à cette crise, plusieurs pistes sont envisagées pour relancer l’écoute de la chanson québécoise. Romuald Jamet et Mario Girard, chroniqueur à *La Presse*, plaident pour l’organisation d’*états généraux de la musique*, c’est-à-dire des rencontres entre acteurs du secteur pour discuter des solutions. Girard mentionne également l’existence d’un plan de loi sur la *découvrabilité* de la musique francophone, élaboré par la Coalition Avenir Québec (CAQ), parti politique au pouvoir jusqu’en 2026. Ce plan vise à rendre la musique québécoise plus visible sur les plateformes numériques. Le prochain ministre de la Culture, qui sera nommé par le nouveau Premier ministre Paul St-Pierre Plamondon (élu début octobre 2026), devra faire de cette question une priorité.

