Le naufrage tragique de 15 jeunes Tunisiens révèle la crise d’une région “laissée à son sort”
Ils s’appelaient Oussama, Mohamed Salah, Jasser ou Koussay. Ils font partie d’un groupe de 15 jeunes Tunisiens parti en août sur une fragile embarcation pour l’Italie, et dont un seul a survécu.
Le 19 août 2026, quinze jeunes Tunisiens âgés de 16 à 25 ans, originaires principalement de Ben Guerdane et d’un de Zarzis, ont quitté les côtes tunisiennes à bord d’une barque de pêche fragile pour tenter de rejoindre l’Italie. Seuls cinq jours plus tard, un seul survivant, Oussama Chouat, a été retrouvé flottant à 500 mètres d’un navire marchand. Les autres ont péri dans le naufrage, survenu cinq heures après le départ en raison de la surcharge de l’embarcation et du manque d’expérience du capitaine. Les familles, restées sans nouvelles pendant 48 heures, ont d’abord cru à des rumeurs annonçant l’arrivée des jeunes en Europe. Ce drame a provoqué une vague de colère dans la région, où les habitants ont dénoncé l’absence des autorités face à cette tragédie.
Dès l’annonce du naufrage, les familles des victimes et les habitants de Ben Guerdane et Zarzis se sont mobilisés pour organiser des recherches en mer. Des pêcheurs locaux ont sorti leurs barques des ports d’El-Ketef et de Zarzis pour ratisser la zone méditerranéenne pendant la nuit et le lendemain matin. Cette mobilisation spontanée a permis de repêcher deux corps dès le 22 août, puis un troisième identifié comme Mohamed Salah Ben Mehdi Zagrouba, 20 ans. Les recherches, supervisées par la garde maritime et l’armée, ont finalement permis de retrouver la plupart des corps, remis aux familles après des analyses ADN. Cependant, aucun responsable politique local ou national n’a assisté aux enterrements, à l’exception d’un député originaire de la région, ce qui a renforcé le sentiment d’abandon des habitants.
La région de Ben Guerdane, située près de la frontière libyenne, dépendait historiquement d’une économie informelle basée sur le commerce transfrontalier via le poste de Ras Jedir. Depuis près de deux ans, cette activité a été fortement réduite en raison de restrictions imposées par les autorités tunisiennes, privant des milliers de personnes de leur principale source de revenus. Les commerces locaux, autrefois dynamiques, ont fermé ou fonctionnent avec des pénuries, tandis que les habitants se tournent vers des activités marginales comme la contrebande d’essence. Le taux de chômage en Tunisie atteignait 14,9 % au deuxième trimestre 2026, et 26,6 % chez les diplômés de l’enseignement supérieur, aggravant la précarité dans la région.
Face à l’effondrement de l’économie locale, de nombreux jeunes de Ben Guerdane ont vu dans la migration clandestine (harga ou harraga, terme arabe signifiant littéralement « brûler » et désignant ceux qui risquent leur vie pour quitter leur pays) leur unique espoir d’améliorer leurs conditions de vie. Les quinze victimes du naufrage faisaient partie de ces jeunes, motivés par le désir de rejoindre l’Europe pour y trouver un travail et une stabilité économique. Mostafa Abdelkebir, militant des droits humains, souligne que leur objectif n’était pas seulement matériel, mais aussi moral, reflétant un sentiment d’abandon par l’État tunisien et une absence de perspectives d’avenir dans leur région.
Depuis les manifestations de 2010 à Ben Guerdane contre la fermeture brutale du poste-frontière de Ras Jedir, les gouvernements tunisiens successifs ont promis des projets de développement pour la région, comme une zone logistique franche, une zone industrielle ou l’aménagement du poste frontalier. Cependant, aucune de ces initiatives n’a été concrétisée. Les habitants dénoncent un manque de vision à long terme et une absence d’investissements publics, laissant la région « laissée à son sort ». Mohamed Zouari, universitaire et militant local, critique cette situation et souligne que les autorités cherchent à faire porter la responsabilité du drame aux victimes plutôt qu’à analyser les causes profondes de la crise, notamment l’échec des politiques économiques et sociales.

