Des bactéries découvertes dans un sous-marin coulé en 1917 pourraient dépolluer les océans des explosifs de guerre
Au fond des mers reposent d'innombrables carcasses de navires de guerre, chargées de munitions rouillées. Peu à peu, la corrosion libère leurs poisons dans l'eau.
En 1917, un sous-marin britannique, le HMS E51, a coulé dans la mer du Nord après une collision avec un autre navire. Ce naufrage a été oublié pendant plus d’un siècle, jusqu’à ce que des explorateurs marins le redécouvrent en 2023. Le sous-marin repose depuis à environ 40 mètres de profondeur, dans un environnement froid et sans oxygène, propice à la conservation de micro-organismes rares. Ce contexte extrême a permis à des bactéries de s’adapter à des conditions inhabituelles, notamment la présence de substances toxiques comme le TNT (un explosif puissant utilisé pendant la Première Guerre mondiale).
Lors d’une expédition scientifique en 2024, des chercheurs ont prélevé des échantillons de sédiments et d’eau autour de l’épave du HMS E51. Ils y ont découvert plusieurs souches de bactéries inconnues jusqu’alors. Ces micro-organismes présentent une particularité remarquable : ils sont capables de survivre en présence de composés nitroaromatiques, des molécules chimiques issues de la dégradation du TNT et d’autres explosifs militaires. Certaines de ces bactéries, comme celles du genre Shewanella, semblent même utiliser ces composés comme source d’énergie, un processus appelé bioremédiation.
Les océans contiennent aujourd’hui des millions de tonnes de déchets issus des guerres mondiales, notamment des munitions et des explosifs immergés. Ces substances, comme le TNT, sont toxiques pour les écosystèmes marins et peuvent contaminer les chaînes alimentaires. Par exemple, le TNT se dégrade lentement en sous-produits dangereux, comme le 2,4,6-trinitrotoluène, qui persistent pendant des décennies dans l’eau et les sédiments. Les méthodes classiques de dépollution, comme l’excavation ou les traitements chimiques, sont coûteuses et souvent inefficaces à grande échelle. C’est pourquoi la découverte de bactéries capables de dégrader ces polluants ouvre une piste prometteuse.
La bioremédiation est une technique qui utilise des organismes vivants, comme des bactéries, pour éliminer des polluants environnementaux. Dans le cas des épaves militaires, les bactéries découvertes pourraient être cultivées en laboratoire puis dispersées dans des zones contaminées. Par exemple, une étude publiée en 2025 montre que certaines souches de Shewanella peuvent dégrader jusqu’à 80 % du TNT présent dans un échantillon en quelques semaines. Cette approche serait bien moins invasive et moins coûteuse que les méthodes traditionnelles, avec un coût estimé à moins de 10 € par tonne de sédiment traité, contre plusieurs centaines d’euros pour les méthodes chimiques.
Malgré leur potentiel, ces bactéries ne sont pas encore prêtes à être utilisées à grande échelle. Les chercheurs doivent d’abord comprendre précisément comment elles dégradent les explosifs et vérifier qu’elles n’ont pas d’effets indésirables sur les écosystèmes marins. Par exemple, il faut s’assurer qu’elles ne produisent pas de sous-produits toxiques lors de leur activité. De plus, les conditions optimales pour leur croissance (température, pH, présence de nutriments) doivent être reproduites en milieu contrôlé avant toute application réelle. Enfin, des tests supplémentaires sont nécessaires pour évaluer leur efficacité dans des environnements variés, comme les eaux froides ou les sédiments profonds.
Si les recherches aboutissent, ces bactéries pourraient révolutionner la dépollution des océans en offrant une solution naturelle, durable et économique. Plusieurs équipes scientifiques, notamment en Europe et aux États-Unis, travaillent déjà sur des projets similaires pour traiter d’autres types de pollution, comme les hydrocarbures ou les métaux lourds. À plus long terme, cette découverte pourrait inspirer le développement de nouvelles technologies de bioremédiation, applicables à d’autres contextes, comme la dépollution des sols ou des nappes phréatiques. Pour l’instant, les scientifiques restent prudents, mais les premiers résultats sont encourageants.

