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Philosophie

Sortir de l’anti-impérialisme moral pour désoccidentaliser la France

Contretemps · mis à jour il y a 28 j

En s’inspirant des analyses de l’échange inégal produites à la périphérie, ce texte de Marlène Rosato – qui a fait l’objet de débats au sein de la rédaction, reflétant des discussions récurrentes au sein de la gauche radicale – propose ici de dresser un bilan de l’impérialisme contemporain et avance, depuis un pays du centre capitaliste, la proposition stratégique d’une désoccidentalisation de la France. L’article Sortir de l’anti-impérialisme moral pour désoccidentaliser la France est apparu en premier sur Contretemps..

Contexte anti-impérialiste français

L’autrice souligne un paradoxe dans les mouvements anti-impérialistes en France : malgré les agressions étasuniennes (comme l’enlèvement du président vénézuélien Maduro ou les tensions avec l’Iran), les réactions restent faibles et souvent confuses. Elle note que les manifestations contre la guerre en Irak en 2003, bien que massives, n’ont pas clairement soutenu le droit des pays agressés à se défendre. Ce phénomène s’explique par une faiblesse structurelle de l’anti-impérialisme français, où des slogans égalisant agresseurs et victimes brouillent les lignes. Par ailleurs, le mot d’ordre de souveraineté nationale est devenu tabou, et l’État, pilier de toute stratégie anti-impérialiste, est souvent ignoré. L’autrice appelle à une réflexion stratégique pour identifier l’ennemi principal, les États-Unis, malgré leur déclin relatif, et à une désoccidentalisation de la France dans un contexte géopolitique en recomposition.

Spécificité impérialisme US

L’impérialisme étasunien se distingue des impérialismes européens des siècles précédents par son contrôle des organisations internationales (FMI, Banque mondiale, GATT) après 1945. Ces institutions imposent aux pays du Sud un ordre libéral favorisant le capital américain, tout en interdisant formellement les colonies. Les États-Unis ont dû composer avec l’URSS pendant la guerre froide, ce qui a limité leur domination totale. Au Sud, les luttes de décolonisation (années 1960-1980) ont parfois abouti à des victoires sociales et nationales, comme en Inde, mais ont souvent été écrasées par une contre-révolution capitaliste mondiale. Les mouvements de non-alignement ont tenté de jouer sur la rivalité USA-URSS pour négocier des conditions plus favorables, mais la fin de la guerre froide a marqué un tournant. L’autrice rappelle que la Chine et l’URSS ont soutenu des résistances comme celle du Vietnam ou de l’Algérie, et que la décolonisation a affaibli les bourgeoisies occidentales, influençant des décisions comme la sortie de la France du commandement intégré de l’OTAN.

Libération Sud vs Nord

Pour les pays du Sud, la souveraineté nationale est une condition essentielle à tout projet émancipateur. Cela implique un bloc social alliant classes populaires et fractions de la bourgeoisie nationale (peu liées à l’impérialisme), comme au Congrès National Indien. En revanche, une alliance avec les bourgeoisies compradores (alliées de l’impérialisme US ou des anciens colonisateurs) a systématiquement échoué, écrasant les tentatives de développement autonome. Au Nord, la libération du Sud a radicalisé les luttes sociales, affaiblissant les bourgeoisies occidentales. Par exemple, la décolonisation de l’Algérie et du Vietnam a influencé des décisions françaises comme la sortie de l’OTAN. Cependant, les stratégies de contre-révolution des États-Unis, soutenues par les bourgeoisies locales, ont finalement dominé, notamment via la mondialisation heureuse des années 1980.

Intégration Europe impérialisme

L’intégration de l’Europe dans l’impérialisme étasunien s’est faite principalement via l’Union européenne (UE) et son système monétaire, limitant la souveraineté des États. L’UE interdit aux États de recourir à des politiques budgétaires pour augmenter les salaires ou soutenir les classes populaires, les cantonnant à des mesures de compétitivité pour attirer les capitaux étrangers, notamment américains. Depuis les années 1980, les investissements directs étasuniens (IDE) en Europe ont explosé, passant de 44 % à 59 % du total mondial entre 1982 et 2020. En France, les États-Unis contrôlent plus de 10 % des secteurs stratégiques de l’économie. Nicos Poulantzas parle de bourgeoisie intérieure pour désigner cette fraction du capital européen intégrée aux États-Unis, distincte des bourgeoisies comprador (périphérie) ou nationale (disparue en Europe). Cette bourgeoisie intérieure crée un consensus pro-atlantiste dans la société, des médias aux administrations.

Colonie numérique française

L’autrice reprend l’expression de Jean-Luc Mélenchon, colonie numérique, pour décrire la dépendance de la France aux technologies et capitaux américains. Les IDE étasuniens ciblent surtout les secteurs industriels, bancaires et technologiques, comme les infrastructures numériques. Bien que les États-Unis réinvestissent une partie des profits en Europe, ils dominent des domaines clés. La décolonisation numérique ne peut donc pas reposer sur une alliance avec une bourgeoisie nationale, inexistante en France, où les start-ups dépendent majoritairement de fonds d’investissement américains. En revanche, elle pourrait signifier un affrontement avec le capital euro-étasunien via une planification économique au service des classes populaires. L’OTAN et la présence militaire américaine en Europe ne sont pas seulement un héritage de la guerre froide, mais un outil de contrôle des politiques européennes, protégeant les intérêts de la bourgeoisie intérieure.

Dépendance France Afrique

La France maintient son influence en Afrique via un néocolonialisme soutenu par les États-Unis. Par exemple, les opérations françaises au Sahel (comme Barkhane) ou en RDC (Artémis) bénéficient du soutien logistique, renseignement et transport aérien américain. Après des échecs militaires au Mali, Niger ou Burkina Faso, la France a recentré ses forces sur Djibouti, en coopération avec la base américaine, quatre fois plus importante. Les États-Unis votent favorablement au Conseil de sécurité de l’ONU pour les interventions françaises en Afrique, comme au Congo. Entre 2013 et 2021, les filiales françaises en Afrique ont généré environ 30 milliards d’euros de profit, sous protection américaine. L’exemple de la guerre en Irak en 2003 illustre cette dépendance : malgré l’opposition initiale de la France (Chirac/de Villepin), le pays a finalement validé l’intervention américaine via la résolution 1483 de l’ONU, obtenant en retour des contrats de reconstruction pour Total, Alstom ou Lafarge, notamment dans le Kurdistan irakien.

Ce que ça pourrait changer

L’autrice propose une stratégie de *désoccidentalisation* pour la France, dans un contexte où l’hégémonie étasunienne décline mais reste dominante. Elle identifie trois axes : d’abord, reconnaître les États-Unis comme l’ennemi principal, malgré leur affaiblissement relatif ; ensuite, exploiter les recompositions géopolitiques, comme l’émergence de la Chine, pour affaiblir le bloc atlantiste ; enfin, repenser la souveraineté nationale et l’État comme outils de lutte anti-impérialiste. Cette stratégie implique de rompre avec l’anti-impérialisme moral (qui égalise agresseurs et victimes) et de promouvoir un projet émancipateur basé sur la planification économique pour les classes populaires. L’autrice souligne que la désoccidentalisation ne signifie pas une alliance avec la bourgeoisie nationale (inexistante en France), mais un affrontement avec le capital euro-étasunien. Elle invite à s’inspirer des luttes historiques du Sud, où la souveraineté nationale a été un levier de transformation sociale.

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