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Géopolitique

L’Europe peut se défendre seule

Le Grand Continent · mis à jour il y a 1 h

L’ancien Major général des armées sort de son silence pour poser un diagnostic et une feuille de route L’article L’Europe peut se défendre seule est apparu en premier sur Le Grand Continent..

L’Europe en mutation

L’Europe a vécu une période de 25 ans, depuis la fin de la Guerre froide, où la démocratie libérale et le marché semblaient avoir triomphé, rendant les conflits armés improbables. Cette période, décrite par Francis Fukuyama comme la fin de l’histoire, a permis à l’Europe de se construire comme une puissance civile et un marché commun, protégée par le parapluie américain. Cependant, cette parenthèse se referme avec le retour des rapports de force géopolitiques, comme le souligne Robert Kagan dans le retour de l’histoire et la fin des rêves. Les guerres de haute intensité en Europe, les dépendances stratégiques et la concurrence internationale rappellent que l’interdépendance ne garantit pas la paix. L’Europe, conçue pour une ère post-stratégique, doit désormais réapprendre à exercer le pouvoir et à se défendre, car le passé, selon la citation de Faulkner reprise par Amin Maalouf, ne meurt jamais, il ne faut même pas le croire passé.

Dépendance numérique critique

La puissance militaire moderne repose de plus en plus sur des infrastructures numériques : commandement, renseignement, logistique et connectivité du champ de bataille dépendent désormais de systèmes informatiques. Or, l’Europe dépend massivement des technologies américaines pour ces besoins. Elle utilise les hyperscalers américains (comme Google ou Amazon) pour le cloud, les logiciels de bureautique et les services collaboratifs. Cette dépendance expose l’Europe à des risques concrets : en 2021, Google a suspendu les services en ligne du gouvernement afghan après la prise de Kaboul par les talibans, et en 2025, le Trésor américain a sanctionné un juge français en coupant son accès aux services numériques américains. Une étude de 2026 estime que l’Europe dépensera 140 milliards d’euros par an entre 2026 et 2030 pour ces services, dont 93 milliards sans aucun bénéfice pour son économie. Sans maîtrise de son infrastructure numérique, l’Europe risque une vassalisation pure et simple, car on ne peut pas acheter une génération d’ingénieurs du jour au lendemain.

Fragmentation coûteuse

L’Europe souffre d’une fragmentation stratégique majeure dans sa défense. Elle exploite environ 178 systèmes d’armes distincts, dont une douzaine de familles de chars et de frégates, contre seulement une trentaine pour les États-Unis. Seulement 18 % des dépenses européennes en équipements concernent des programmes de coopération, et près de la moitié des budgets reviennent à des fournisseurs étrangers, dont un tiers aux États-Unis. Cette archipélisation de la défense, selon Samuel Faure, entraîne des doublons coûteux : chaque pays développe ses propres chaînes de production, logistiques et formations, sacrifiant les économies d’échelle et l’interopérabilité. La guerre en Ukraine a montré que la masse, la pérennité et la capacité industrielle sont plus importantes que l’élégance d’un système isolé. Pourtant, la fragmentation actuelle affaiblit ces atouts, rendant l’Europe moins résiliente face à des conflits prolongés.

Guerre moderne : vitesse et endurance

Les conflits actuels combinent rapidité tactique et lenteur stratégique. D’un côté, les drones, capteurs et frappes de précision accélèrent les décisions sur le terrain. De l’autre, la logistique, l’industrie, les munitions, les réserves et la cohésion des alliances déterminent l’issue des guerres. Une défense européenne optimisée pour la rapidité tactique mais sans endurance stratégique, sans industrie robuste ni réserves suffisantes, gagnera des batailles mais perdra des guerres. Le sommet de l’OTAN à Ankara en juillet 2026 a confirmé cette nécessité en engageant 50 milliards de dollars supplémentaires pour de nouveaux achats, portant l’augmentation totale à 139 milliards de dollars depuis 2025. L’OTAN a aussi annoncé la création d’un cloud de combat interopérable et l’adoption de modèles d’intelligence artificielle, mais sans préciser qui les mettra en œuvre ni sur quelle infrastructure, laissant planer le risque d’une nouvelle dépendance aux technologies américaines.

Quatre défis pour 2050

D’ici 2050, l’Europe devra affronter quatre domaines de ruptures stratégiques : technologique, sociétal, géopolitique et environnemental. Ces défis ne sont pas de simples risques amplifiés, mais des bascules qui modifieront la nature même des menaces. Par exemple, l’intelligence artificielle agentique (des systèmes autonomes capables de prendre des décisions complexes) n’est pas un simple outil à ajouter à une armée existante : elle impose de repenser les structures de commandement, les formations et les doctrines militaires. De même, l’informatique quantique bouleverse les architectures numériques actuelles et nécessite des concepts comme le zero trust (une sécurité centrée sur les données, où aucun élément du système n’est considéré comme fiable par défaut). L’Europe devra tester sa capacité à évoluer dans ces quatre domaines de manière cohérente, en alignant ses organisations, ses compétences et ses doctrines, plutôt que de les traiter séparément. Ces ruptures serviront de tests pour évaluer la résilience et l’adaptabilité du continent.

Ce que ça pourrait changer

Pour se défendre seule, l’Europe doit impérativement reprendre le contrôle de son infrastructure numérique et de ses chaînes de production militaires. Cela implique de développer ses propres *hyperscalers* européens, ses clouds souverains et ses logiciels critiques, afin d’éviter les coupures imposées par des tiers. L’enjeu n’est pas seulement technique, mais aussi humain : former une génération d’ingénieurs et d’experts capables de concevoir, maintenir et sécuriser ces systèmes. Parallèlement, l’Europe doit réduire sa fragmentation industrielle en harmonisant ses équipements et en favorisant les programmes de coopération. Le sommet d’Ankara en 2026 a ouvert une voie en appelant à un *cloud de combat* interopérable et à des modèles d’IA souverains, mais sans préciser les acteurs ni les infrastructures. L’Europe a l’opportunité de saisir cette ouverture pour construire une défense autonome, plutôt que de reproduire les dépendances actuelles.

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