Sao Tomé- et -Principe : raconter le passé sans sombrer dans la “nostalgie coloniale”
L’inscription de six anciennes plantations de l’archipel au patrimoine mondial de l’Unesco ouvre de nouvelles perspectives touristiques pour un pays en grande difficulté économique. Derrière la promesse d’investissements, “The Continent” souligne toutefois la difficulté à valoriser ces lieux de mémoire sans effacer la violence du système colonial et les inégalités qui lui ont survécu..
En juillet 2026, six anciennes plantations coloniales de l'archipel de Sao Tomé-et-Principe, appelées roças, ont été inscrites au patrimoine mondial de l'UNESCO. Ces domaines, comme Monte Café ou Água Izé, étaient des ensembles agricoles organisés autour de la culture de la canne à sucre, du café et du cacao sous le système colonial portugais. Ils comprenaient des infrastructures de production, des logements pour les travailleurs, des hôpitaux, des écoles et des églises, formant des micro-sociétés autosuffisantes. Aujourd'hui, ces roças représentent un défi mémoriel : comment les valoriser sans glorifier un passé fondé sur l'esclavage et le travail forcé ? L'inscription à l'UNESCO est perçue comme une opportunité économique pour un pays de 200 000 habitants, mais elle soulève des questions éthiques sur la manière de raconter cette histoire.
Sao Tomé-et-Principe, petit État insulaire d'Afrique centrale, fait face à une crise économique profonde. Avec un taux de pauvreté élevé, en particulier dans les zones rurales, le pays souffre de coupures d'électricité récurrentes et d'infrastructures défaillantes. Les six roças inscrites à l'UNESCO pourraient attirer des investissements touristiques et relancer l'économie locale. Cependant, cette perspective s'accompagne d'un risque : celui de transformer ces lieux de mémoire coloniale en attractions touristiques, effaçant ainsi la violence historique du système de plantation. Le gouvernement mise sur ce patrimoine pour stimuler le développement rural, mais la population et les acteurs locaux restent prudents face à cette opportunité.
João Carlos Silva, chef cuisinier et entrepreneur culturel, souligne la difficulté de raconter l'histoire des roças sans tomber dans la nostalgie coloniale. Ces plantations étaient des symboles d'un système où des millions d'Africains ont été déportés et réduits en esclavage pour produire des denrées exportées vers l'Europe. Valoriser ces sites aujourd'hui implique de mettre en lumière les souffrances endurées par les travailleurs et leurs descendants, tout en évitant de présenter la colonisation comme une période positive. L'enjeu est de concilier préservation du patrimoine, développement économique et respect de la mémoire des victimes.
L'inscription des roças à l'UNESCO ouvre des perspectives pour le tourisme, un secteur encore peu développé à Sao Tomé-et-Principe. Les anciennes plantations pourraient devenir des lieux de visite, avec des musées, des hôtels ou des restaurants, générant des emplois et des revenus. Cependant, cette transformation comporte des risques. Elle pourrait reproduire les inégalités du passé en concentrant les bénéfices entre les mains d'investisseurs étrangers ou d'une élite locale, tout en marginalisant les communautés rurales. Les acteurs locaux, comme João Carlos Silva, insistent sur la nécessité d'impliquer les habitants dans la gestion de ce patrimoine pour éviter une exploitation superficielle ou biaisée de l'histoire.
L'article est issu du média *The Continent*, un hebdomadaire africain gratuit publié en PDF et axé sur les reportages approfondis en Afrique. Fondé en 2020 en réponse à la pandémie de Covid-19, ce média, adossé au *Mail & Guardian* sud-africain, vise à fournir une information précise et accessible sur le continent. Le reportage sur Sao Tomé-et-Principe s'inscrit dans une réflexion plus large sur la gestion du patrimoine colonial en Afrique, un sujet sensible et souvent controversé. *The Continent* illustre ainsi l'importance d'un journalisme indépendant pour aborder ces questions avec nuance et rigueur.

