« Ils en ont prélevé dix fois plus » : comment les Big Tech minorent la consommation en eau de leurs data centers
Déficit de transparence, greenwashing... Alors que les mégaprojets de centres de données nécessitent des quantités énormes d'eau, leurs promoteurs tendent à minorer leurs impacts réels sur la ressource.
Les data centers (centres de données en français) sont des infrastructures physiques qui stockent et traitent les données numériques, comme les serveurs hébergeant les sites web, les applications ou les services cloud. Leur nombre a explosé ces dernières années avec la croissance des géants du numérique, appelés Big Tech (Google, Amazon, Microsoft, Meta, etc.). Ces entreprises construisent des milliers de ces centres à travers le monde pour répondre à la demande croissante en stockage et en puissance de calcul. Par exemple, en 2023, les États-Unis comptaient plus de 2 700 data centers, et l’Europe en abritait plus de 500. Leur localisation dépend souvent de facteurs comme le coût de l’énergie, la disponibilité des ressources en eau ou les incitations fiscales des gouvernements locaux.
Les Big Tech sous-estiment systématiquement la quantité d’eau consommée par leurs data centers, selon une enquête de Reporterre. Ces infrastructures utilisent de l’eau pour refroidir leurs serveurs, un processus essentiel pour éviter la surchauffe. Pourtant, les rapports officiels des entreprises comme Google ou Microsoft mentionnent des chiffres bien inférieurs à la réalité. Par exemple, une étude révèle que Google a prélevé 10 fois plus d’eau que ce qu’il déclare dans ses rapports environnementaux pour certains de ses data centers. Cette sous-estimation s’explique par des méthodes de calcul opaques ou des définitions variables de ce qui constitue une consommation d’eau.
Le refroidissement des data centers repose principalement sur deux méthodes : l’air libre ou l’eau. Les systèmes à air libre, moins gourmands en eau, sont souvent privilégiés dans les régions froides ou tempérées. En revanche, dans les zones plus chaudes, les entreprises optent pour des systèmes de refroidissement par eau, comme les tours de refroidissement ou les systèmes à évaporation. Ces techniques consomment d’énormes quantités d’eau. Par exemple, un seul data center de Microsoft dans l’Iowa (États-Unis) a utilisé 1,1 milliard de litres d’eau en 2022, soit l’équivalent de la consommation annuelle de 11 000 foyers américains. Ces méthodes sont efficaces mais posent un problème écologique majeur dans les régions confrontées à des pénuries d’eau.
La consommation massive d’eau par les data centers a des conséquences directes sur les ressources locales, notamment dans les régions déjà touchées par la sécheresse. Aux États-Unis, des États comme l’Arizona ou le Texas, où se concentrent de nombreux data centers, subissent des restrictions d’eau. Par exemple, en 2022, le comté de Chandler en Arizona a dû imposer des limites à l’expansion des data centers en raison de la baisse des nappes phréatiques. Les habitants et les agriculteurs de ces régions voient leurs accès à l’eau se réduire au profit des besoins industriels. Les Big Tech justifient leur présence par la création d’emplois, mais les bénéfices économiques locaux sont souvent éclipsés par les coûts environnementaux.
Les rapports environnementaux publiés par les Big Tech sont souvent critiqués pour leur manque de transparence. Ces documents, appelés rapports RSE (Responsabilité Sociétale des Entreprises), sont censés informer sur l’impact écologique des activités des entreprises. Pourtant, les méthodes de calcul utilisées pour estimer la consommation d’eau varient d’une entreprise à l’autre, rendant les comparaisons difficiles. Par exemple, certaines entreprises ne prennent en compte que l’eau directement prélevée, tandis que d’autres incluent aussi l’eau utilisée indirectement, comme celle nécessaire à la production d’électricité. Cette opacité empêche une évaluation précise de leur impact réel sur les ressources en eau.
Face à la prise de conscience des enjeux environnementaux, les régulateurs commencent à imposer des règles plus strictes aux *Big Tech*. Aux États-Unis, des États comme la Virginie ou l’Utah ont adopté des lois exigeant une meilleure transparence sur la consommation d’eau des data centers. En Europe, le *règlement européen sur les services numériques* (DSA) et le *Green Deal* pourraient imposer des normes environnementales plus strictes. Par exemple, en 2023, l’État de l’Arizona a demandé à Google de réduire sa consommation d’eau de 30 % dans ses data centers locaux. Ces régulations visent à limiter l’impact écologique des géants du numérique, mais leur application reste inégale selon les pays.

