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Société

La bascule idéologique qui se cache derrière la critique du collège unique par le Rassemblement National

Terra Nova · mis à jour 30 sept.

On ne connaît pas encore le programme officiel du Rassemblement national sur le sujet de l’école pour l’élection présidentielle de 2027. Mais si l’on se réfère à une proposition de loi déposée à l’Assemblée nationale par les députés RN en 2025, on voit clairement apparaître un projet lourdement idéologique, visant à réécrire les priorités de l’Education nationale..

Fin du collège unique

La proposition de loi n° 1714 du Rassemblement National (RN), déposée à l'Assemblée nationale le 11 juillet 2025, propose de mettre fin au collège unique, un modèle éducatif français introduit dans les années 1970 pour offrir à tous les élèves un enseignement commun jusqu'à 16 ans. Selon l'exposé des motifs, ce modèle serait un échec, bien que cette affirmation soit contestée par de nombreux experts. La réforme vise à remplacer ce système par une approche plus différenciée, avec une autonomie accrue pour les établissements scolaires. Cette proposition s'inscrit dans une logique de dérégulation du système éducatif, où les établissements pourraient adapter leurs programmes et leur organisation en fonction de leurs propres objectifs, sous contrôle de l'autorité académique. Le RN justifie cette réforme en critiquant l'échec supposé du collège unique, mais cette critique s'accompagne d'une réduction des missions traditionnelles de l'école, comme l'égalité entre les sexes ou l'éducation civique.

Réduction des missions scolaires

La proposition de loi réduit drastiquement les missions des établissements scolaires, en modifiant l'article L. 121-1 du Code de l'éducation. Les écoles, collèges et lycées ne seraient plus tenus de transmettre des méthodes de travail, de favoriser la mixité ou l'égalité entre les hommes et les femmes, ou de participer à l'éducation civique, comme la lutte contre les discriminations, l'antisémitisme ou le racisme. Les références à l'éducation artistique, à l'éducation physique ou aux langues régionales disparaissent également. L'éducation à la sexualité, la sensibilisation aux violences sexistes et sexuelles, ainsi que la lutte contre l'illettrisme et l'innumérisme (incapacité à comprendre et utiliser les nombres) ne sont plus mentionnées. Ces suppressions symbolisent un recentrage sur l'enseignement académique pur, au détriment des dimensions sociales, culturelles et citoyennes de l'école. Par exemple, la maîtrise d'au moins une langue étrangère au lieu de deux est désormais exigée.

Retour à l'enseignement disciplinaire

La proposition de loi supprime toute référence au socle commun de connaissances, de compétences et de culture, un ensemble de savoirs fondamentaux introduit en 2005 par la loi Fillon. Ce socle, qui structurait l'enseignement depuis près de 20 ans, est remplacé par une approche disciplinaire classique, où l'accent est mis sur la transmission des connaissances académiques. Les cycles d'apprentissage, qui organisaient la progression des élèves sur plusieurs années, sont également supprimés. Désormais, l'évaluation se fera par année, avec la possibilité de redoublement, une pratique pourtant largement critiquée pour son inefficacité pédagogique. Les dispositifs d'aide aux élèves en difficulté, comme les programmes personnalisés de réussite éducative, disparaissent aussi, laissant moins de place à l'adaptation aux besoins individuels.

Autonomie accrue des établissements

La proposition de loi accorde une autonomie très large aux établissements scolaires, publics comme privés, en leur permettant de déroger aux programmes et à l'organisation des enseignements, sous réserve d'un contrat d'objectifs et de moyens validé par l'autorité académique. Cette mesure s'inspire des charter schools anglo-saxonnes, où les écoles ont une grande liberté pédagogique et administrative. Les établissements pourront également recruter et former leurs enseignants, gérer leur masse salariale et organiser leur vie scolaire. Une expérimentation est prévue pour créer des établissements autonomes d'enseignement du second degré, qui pourront même choisir leur secteur de recrutement. Cette dérégulation pourrait entraîner une fragmentation du système éducatif, avec des inégalités accrues entre établissements.

Suppression du Conseil des programmes

Le Conseil supérieur des programmes (CSP), créé en 2013, est supprimé par la proposition de loi. Cet organe indépendant, composé de parlementaires, d'experts et de personnalités qualifiées, avait pour mission d'élaborer les programmes scolaires et de définir le socle commun. Son indépendance était garantie par une composition pluraliste et des rapports publics transmis au Parlement. Sans le CSP, la définition des programmes reviendrait exclusivement au ministre de l'Éducation nationale, sans contrôle collégial ni expertise scientifique. Cette suppression marque un tournant vers une gestion plus centralisée et politique des contenus enseignés, au détriment de la pluralité et de la rigueur pédagogique.

Réforme de l'orientation scolaire

La proposition de loi modifie profondément le processus d'orientation des élèves. Désormais, l'équilibre entre les sexes dans les filières de formation ne sera plus une priorité avant la classe de 5ème. Le rôle des psychologues de l'éducation nationale, qui accompagnaient les élèves dans leur parcours d'orientation, est supprimé. La décision d'orientation ne sera plus basée sur une observation continue de l'élève, mais sur ses résultats au diplôme national du brevet (DN), qui conditionnera désormais l'accès aux lycées généraux, technologiques et professionnels. Les recours contre les décisions d'orientation sont également supprimés, ce qui réduit les possibilités de contestation pour les élèves et leurs familles. Cette réforme recentre l'orientation sur les performances académiques, au détriment d'une approche plus globale et individualisée.

Ce que ça pourrait changer

La proposition de loi supprime les dispositifs spécifiques d'accueil et de scolarisation pour les *élèves non francophones nouvellement arrivés en France* (ENAF). Ces élèves, souvent issus de l'immigration, bénéficiaient jusqu'à présent d'actions particulières pour faciliter leur intégration linguistique et scolaire. La suppression de ces mesures s'inscrit dans une logique de *préférence nationale*, un principe défendu par le RN, qui privilégie les élèves francophones. Les établissements ne pourront plus se regrouper pour créer des structures adaptées à ces publics. Cette mesure pourrait aggraver les inégalités d'accès à l'éducation pour les élèves allophones, déjà confrontés à des défis supplémentaires.

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