« Dans le capitalisme, les non-humains sont des dons gratuits »
Les critiques du capitalisme ont-elles tout dit ? Alyssa Battistoni, spécialiste de théorie politique et figure de la gauche étasunienne, revient sur le problème de la nature comme “don gratuit” chez les écosocialistes. Et va jusqu’à puiser dans l’existentialisme français pour défendre une politique climatique planifiée au nom de la justice sociale.
Alyssa Battistoni est une théoricienne politique et professeure en sciences politiques à l’université Barnard de New York. Ses travaux portent sur la politique climatique, le capitalisme, le marxisme et le féminisme. Elle a coécrit en 2019 l’ouvrage A Planet to Win: Why We Need a Green New Deal (Verso) et publié en 2025 Free Gifts: Capitalism and the Politics of Nature (Princeton University Press). Dans cet entretien, elle discute de son dernier livre, qui analyse comment le capitalisme s’approprie la nature en la considérant comme un don gratuit, c’est-à-dire une ressource disponible sans coût ni limite. L’entretien, mené par Jochen Schmon, doctorant en sciences politiques à la New School for Social Research, explore les limites du Green New Deal et les alternatives écosocialistes. La traduction est assurée par Marie Loslier, doctorante en philosophie.
Alyssa Battistoni reconnaît que le Green New Deal, qu’elle a défendu en 2019, n’est pas une solution globale à la crise écologique et ne remet pas en cause le capitalisme. Elle partage certaines critiques de Kohei Saito, auteur de Moins! La décroissance est une philosophie (2024), qui voit dans le Green New Deal un « opium du peuple » évitant d’aborder la nécessité de réduire la croissance économique. Battistoni souligne que le Green New Deal ne peut être une fin en soi, mais un point de départ pour un mouvement plus radical. Elle insiste sur l’importance d’être utopiste dans la vision tout en étant pragmatique dans la stratégie, avec deux objectifs principaux : décarboner l’économie pour gagner du temps et construire une base sociale en montrant les bénéfices concrets pour les travailleurs. En 2026, le Green New Deal n’est plus le principal cadre de la politique climatique de gauche, mais des idées similaires persistent dans des programmes comme celui de Zohran Mamdani à New York ou Zack Polanski au Royaume-Uni.
En 2017, les chercheurs Geoff Mann et Joel Wainwright avaient imaginé quatre scénarios pour répondre à la crise climatique dans leur livre Climate Leviathan : le Léviathan climatique (capitalisme mondialisé avec une souveraineté planétaire), le Mao climatique (anticapitalisme avec un pouvoir souverain mondial), le Béhémoth climatique (capitalisme nationaliste et autarcique) et le X climatique (rejet du capitalisme et de la souveraineté). Battistoni estime que le Léviathan climatique, incarné par des institutions comme l’ONU, a décliné au profit d’un carbo-fascisme et d’un Béhémoth climatique dominé par le nationalisme économique. Contrairement à la vision de Mann et Wainwright, ce Béhémoth climatique n’est pas seulement réactionnaire, mais aussi un projet de transition verte ancré dans la rivalité entre grandes puissances, notamment les États-Unis et la Chine. Elle souligne la nécessité de repenser le rôle de l’État dans la transition écologique.
Battistoni défend l’utilité de la théorie marxiste pour comprendre la crise écologique actuelle, malgré les échecs environnementaux des régimes socialistes du XXe siècle. Elle critique les approches qui attribuent la responsabilité de la crise à la technologie ou à l’ère industrielle sans tenir compte des structures sociales. Selon elle, le capitalisme est le seul système en vigueur aujourd’hui et son analyse reste indispensable pour comprendre les dynamiques planétaires. Elle reconnaît que les sociétés socialistes pourraient adopter des pratiques plus durables, mais que cela n’est pas inévitable. Son engagement écosocialiste repose sur l’idée que la transition vers une société décarbonée nécessite une planification, des biens publics et un contrôle du capital, impossibles dans le cadre du capitalisme. Elle insiste sur la nécessité d’une politique climatique de masse, abordant des enjeux quotidiens comme le travail, le logement ou les transports.
Battistoni critique deux tendances dans la pensée écologique contemporaine : le matérialisme naïf et le naturalisme moral. Le matérialisme naïf, associé à des penseurs comme Bruno Latour ou Donna Haraway, attribue la crise écologique à l’anthropocentrisme, c’est-à-dire à l’humanité en général. À l’inverse, les marxistes parlent de Capitalocène pour désigner le capital comme agent géologique dominant. Battistoni rejette ces deux approches et propose une vision dialectique de la matérialité, intégrant à la fois les relations sociales du capitalisme et la matérialité non humaine. Elle explique que le capitalisme abstrait la valeur à partir du travail concret et des ressources naturelles, les traitant comme des dons gratuits. Son livre Free Gifts vise à repenser la politique de la nature en évitant ces écueils théoriques.
Battistoni souligne que toutes les visions de gauche pour lutter contre le changement climatique, qu’il s’agisse du *Green New Deal*, du *communisme de décroissance* de Saito ou du *communisme de guerre écologique* d’Andreas Malm, reconnaissent la nécessité de l’intervention de l’État. Elle critique les analyses qui sous-estiment le rôle de l’État dans la transition écologique, notamment dans le cadre du capitalisme vert. Pour elle, l’État doit discipliner le capital fossile et organiser une décarbonation à grande échelle. Elle appelle à une réflexion plus approfondie sur les forces sociales et les institutions capables de rendre possibles des projets écosocialistes à différentes échelles, en insistant sur la nécessité d’une base sociale solide pour soutenir ces transformations.

