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Géopolitique

Contre les moustiques, une lutte sans fin

Courrier International · mis à jour 25 sept.

Depuis des siècles, l’homme cherche à se débarrasser de la “plus grande arme biologique de destruction massive”. Des millions de vies pourraient, probablement, être épargnées.

Le moustique, tueur silencieux

Le moustique est présenté comme l'animal le plus meurtrier de la planète pour l'être humain, responsable d'environ un million de morts chaque année. Cette petite créature agit indirectement en transmettant des maladies graves comme le paludisme, la dengue, la fièvre jaune, le virus Zika, le virus du Nil occidental ou le chikungunya. Seules les femelles piquent, car elles ont besoin de sang pour développer leurs œufs. Leur trompe, composée de six aiguilles microscopiques, leur permet de percer la peau, d'aspirer le sang et d'injecter une salive anticoagulante pour éviter que la victime ne ressente la piqûre. Parmi les 3 500 espèces répertoriées, seules une dizaine piquent l'être humain, mais certaines, comme Anopheles gambiae ou Aedes aegypti, ont évolué pour devenir des vecteurs de maladies particulièrement efficaces.

Origines et évolution

À l'origine, les moustiques vivaient dans les forêts et piquaient principalement des animaux sauvages. Avec l'urbanisation et la déforestation, certaines espèces ont dû s'adapter pour survivre. Leur corps est équipé de capteurs ultra-sensibles qui analysent les signaux chimiques émis par les humains, comme le CO₂, les odeurs corporelles ou la chaleur. Une étude de l'université Rockefeller montre que même des moustiques génétiquement modifiés pour perdre leur odorat parviennent à localiser les humains. La neurobiologiste Leslie Vosshall compare l'être humain à un « supermarché » pour les moustiques, car il offre tout ce dont ils ont besoin pour se reproduire. Cette adaptation explique pourquoi les moustiques sont si difficiles à éloigner.

Impact historique et culturel

Le moustique a joué un rôle majeur dans l'histoire humaine. Selon l'historien Timothy Winegard, il aurait contribué à l'extinction des dinosaures, affaiblis par des maladies transmises par les insectes avant même la chute de la météorite. Il aurait aussi influencé la chute de l'Empire romain, dont les thermes étaient des lieux de ponte idéaux pour les larves. Winegard suggère même que notre goût pour le café et le gin tonic pourrait être lié à la lutte contre le paludisme, le premier servant de répulsif et le second contenant de la quinine, un traitement contre la maladie. Il qualifie le moustique de « plus grande arme biologique de destruction massive jamais produite par la nature ».

Lien avec la bombe atomique

L'entomologiste Bart Knols illustre l'impact du moustique sur les conflits mondiaux en racontant une anecdote liée à la Seconde Guerre mondiale. En 1942, l'invasion japonaise de Java a privé les Alliés de 95% de leur production mondiale de quinine, un médicament essentiel contre le paludisme. Pendant la campagne des îles Salomon en 1943, deux soldats américains sur trois ont été cloués au lit par la fièvre, retardant l'offensive alliée. Ce retard aurait permis aux États-Unis de finaliser le projet Manhattan, aboutissant à la bombe atomique. Sans le moustique, la guerre contre le Japon aurait peut-être pris fin avant l'utilisation de cette arme.

Éradication impossible

Malgré des décennies de lutte, l'éradication totale des moustiques semble irréalisable. Dans les années 1950, des campagnes mondiales d'épandage de DDT ont permis de réduire les populations de moustiques, mais au prix d'un désastre écologique : les insecticides tuaient aussi d'autres espèces utiles comme les libellules ou les papillons. De plus, les moustiques ont développé une résistance au DDT en seulement sept ans. En 1969, l'Organisation mondiale de la santé (OMS) a abandonné son objectif d'éradiquer le paludisme et se concentre désormais sur la limitation de sa propagation. Aujourd'hui, aucun moyen ne permet d'éliminer tous les moustiques sans conséquences écologiques graves.

Stratégies modernes de lutte

Face à l'échec des méthodes traditionnelles, de nouvelles approches sont testées. Le groupe Alphabet (maison mère de Google) utilise le programme Debug pour élever des millions de moustiques mâles infectés par la bactérie Wolbachia. Lorsqu'ils s'accouplent avec des femelles non infectées, les embryons meurent avant l'éclosion. Grâce à l'intelligence artificielle et des robots, seuls les mâles sont relâchés dans la nature. Bill Gates, via sa fondation, finance des recherches sur des moustiques génétiquement modifiés avec l'outil Crispr pour les rendre incapables de transmettre le paludisme. Cependant, ces technologies soulèvent des questions éthiques et écologiques, notamment sur les risques de diffusion incontrôlée des gènes modifiés.

Pièges et solutions locales

Bart Knols, entomologiste néerlandais, mise sur des solutions plus simples mais efficaces : les pièges à moustiques. Ces dispositifs diffusent des odeurs synthétiques imitant celles de l'être humain pour attirer les insectes et les capturer. En 2006, il a démontré que les moustiques vecteurs du paludisme étaient attirés par des pieds qui puent autant que par certains fromages odorants. Aux Maldives, cette méthode a permis de réduire de 95% les populations de moustiques sur dix îles sans utiliser de pesticides. Knols a reçu le prix Ig-Nobel en 2006 pour ces travaux, qui montrent que des solutions low-tech peuvent être très efficaces.

Ce que ça pourrait changer

Pour lutter efficacement contre les maladies transmises par les moustiques, Bart Knols plaide pour une approche intégrée combinant plusieurs méthodes. Cela inclut le traitement des personnes infectées, la vaccination des populations lorsque c'est possible, la protection des groupes les plus exposés avec des moustiquaires et l'amélioration des habitats. En Europe, le moustique-tigre (*Aedes albopictus*), vecteur de la dengue et du chikungunya, s'est répandu rapidement : présent dans un seul département français en 2004, il occupait 85 départements en 2025. Une étude de l'Institut de recherche pour le développement (IRD) et du Cirad souligne l'urgence d'agir pour limiter sa propagation.

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