Des biologistes ont déterminé le chemin emprunté par Hannibal à travers les Alpes en comparant les calories qu'auraient brûlées ses 37 éléphants, tranchant ainsi un débat vieux de deux millénaires
Pour franchir les Alpes en 218 av. J.-C.
En 218 avant notre ère, le général carthaginois Hannibal Barca a traversé les Alpes avec une armée de 37 éléphants de guerre. Ces éléphants n'étaient pas des animaux de compagnie, mais des éléphants d'Asie (Elephas maximus), domestiqués et utilisés comme bêtes de somme ou pour intimider l'ennemi. Leur présence était stratégique : ces animaux pouvaient porter des charges lourdes, transporter des soldats ou servir de plateformes mobiles pour les archers. Cependant, leur traversée des Alpes, une chaîne de montagnes s'étendant sur environ 1 200 kilomètres de long et culminant à plus de 4 800 mètres d'altitude, représentait un défi logistique majeur. Les historiens débattent depuis des siècles du chemin exact emprunté par Hannibal, certains évoquant le col du Grand-Saint-Bernard ou celui du Mont-Cenis, tandis que d'autres privilégiaient le col de la Traversette, situé à 2 950 mètres d'altitude dans les Alpes franco-italiennes.
Le parcours d'Hannibal à travers les Alpes a fasciné les historiens pendant plus de 2 000 ans. Aucun texte antique ne décrit avec précision l'itinéraire exact, laissant place à de nombreuses hypothèses. Les sources antiques, comme Polybe ou Tite-Live, mentionnent des difficultés extrêmes : froid intense, neige, éboulis, et des pertes humaines et animales importantes. Certains cols, comme celui du Grand-Saint-Bernard, étaient déjà connus pour leur dangerosité, tandis que d'autres, comme la Traversette, étaient moins documentés. En 2016, des chercheurs ont découvert des traces de crottin d'éléphant et de parasites spécifiques à ces animaux dans un marécage situé près du col de la Traversette, renforçant l'hypothèse de son utilisation. Cependant, cette preuve indirecte ne suffisait pas à clore définitivement le débat.
Pour trancher ce débat, une équipe de biologistes et d'historiens a adopté une approche innovante : l'analyse des calories brûlées par les éléphants. Les chercheurs ont modélisé le coût énergétique du trajet en fonction de la pente, de la distance et des conditions climatiques. Les éléphants, animaux lourds (pesant entre 4 et 6 tonnes) et peu adaptés aux altitudes élevées, devaient consommer une quantité colossale de nourriture pour maintenir leur énergie. Le col de la Traversette, avec une pente moyenne de 10 % et une altitude de 2 950 mètres, offrait un dénivelé total de 1 800 mètres sur un parcours de 30 kilomètres. Cette route était moins abrupte que celle du Grand-Saint-Bernard, où la pente pouvait atteindre 20 %, ce qui aurait épuisé les animaux plus rapidement.
Les calculs ont montré que le col de la Traversette minimisait la dépense énergétique des éléphants. En effet, une montée trop raide aurait forcé les animaux à brûler jusqu'à 30 % de calories en plus par rapport à un trajet plus progressif. Les chercheurs estiment que chaque éléphant devait consommer environ 150 à 200 kilogrammes de nourriture par jour pour compenser l'effort physique. Avec 37 éléphants, cela représentait une logistique colossale : il fallait transporter ou trouver suffisamment de fourrage, de céréales et d'eau pour nourrir les animaux et les soldats. Le col de la Traversette, avec ses pâturages et ses points d'eau, offrait des ressources plus accessibles que d'autres cols plus hostiles.
Le choix du col de la Traversette s'explique aussi par des facteurs géographiques et stratégiques. Contrairement à d'autres cols, celui-ci relie directement la vallée du Pô, en Italie, à la Gaule cisalpine (actuelle Lombardie), évitant des détours inutiles. De plus, sa position centrale dans les Alpes occidentales permettait à Hannibal de contourner les zones les plus densément peuplées et contrôlées par les Romains. Enfin, ce col était moins surveillé que d'autres passages plus connus, réduisant le risque d'affrontements prématurés avec les légions romaines. Cette route offrait donc un équilibre optimal entre sécurité, ressources et efficacité énergétique.
Bien que l'analyse énergétique soutienne l'hypothèse du col de la Traversette, les preuves directes restent limitées. Les traces de crottin et de parasites découvertes en 2016 sont des indices forts, mais elles ne constituent pas une preuve absolue. Les chercheurs soulignent que d'autres facteurs, comme les conditions météorologiques ou les stratégies militaires d'Hannibal, n'ont pas été pris en compte dans leur modèle. De plus, les éléphants de guerre utilisés par Hannibal étaient probablement des éléphants d'Afrique (*Loxodonta africana*), légèrement plus résistants que ceux d'Asie, mais leur adaptation aux altitudes élevées reste un sujet de débat. Malgré ces limites, cette étude apporte une réponse nouvelle à un mystère vieux de deux millénaires.

