Comment la victoire de l’AfD en Saxe-Anhalt a-t-elle été possible ?
Vous êtes en terminale ou en première spécialité histoire-géographie, géopolitique et sciences politiques (HGGSP) ? La Lettre de l’éduc est pour vous. Chaque semaine, Benjamin Daubeuf, professeur agrégé d’histoire-géographie, vous conseille la lecture d’un article d’actualité qui résonne avec votre programme.
Lors des élections régionales du 6 septembre 2026 en Saxe-Anhalt, un Land (région) de l’ex-Allemagne de l’Est, le parti d’extrême droite Alternative für Deutschland (AfD) a enregistré un score historique. Ulrich Siegmund, son candidat, a remporté cette élection avec une marge significative, marquant une première pour l’AfD dans cette région. Ce résultat s’inscrit dans un contexte où l’AfD progresse électoralement dans plusieurs Länder de l’ex-RDA (Allemagne de l’Est), où les inégalités économiques et sociales persistent depuis la réunification en 1990. La Saxe-Anhalt, anciennement sous régime communiste de la RDA, est particulièrement touchée par ce phénomène, avec des taux de chômage et de pauvreté supérieurs à la moyenne nationale allemande.
L’article du Der Spiegel, rédigé par son rédacteur en chef Dirk Kurbjuweit, analyse cette victoire en mettant en lumière un changement dans les mécanismes du vote. Traditionnellement, les électeurs choisissent un parti ou un candidat en fonction de son programme (propositions économiques, fiscales, sociales, etc.). Cependant, dans ce scrutin, l’AfD a remporté les suffrages malgré l’absence de propositions concrètes ou réalistes. Selon Kurbjuweit, les électeurs ont privilégié l’image et l’incarnation du candidat plutôt que son programme. Ulrich Siegmund a ainsi mis en avant son côté sympathique et accessible, tout en exploitant un sentiment de nostalgie appelé ostalgie (contraction de Ost, Est en allemand, et nostalgie), évoquant la période de la RDA. Ce phénomène illustre une politique post-factuelle, où les faits (chiffres, expertises) perdent de leur influence face à des récits émotionnels ou identitaires.
Dirk Kurbjuweit oppose deux logiques de légitimation démocratique dans cet article. La première repose sur l’évaluation rationnelle des programmes politiques, où les électeurs comparent les propositions des partis avant de voter. La seconde, mise en avant par l’AfD, repose sur l’identification affective à un leader perçu comme authentique et proche des préoccupations des électeurs. Ulrich Siegmund a ainsi incarné cette stratégie en se présentant comme un candidat proche des citoyens, capable de comprendre leurs frustrations. Cette approche s’inscrit dans une tendance plus large observée dans plusieurs démocraties, comme lors du Brexit ou de l’élection de Donald Trump en 2016, où les émotions et les récits identitaires ont pris le pas sur les arguments rationnels. En Allemagne, malgré une culture politique traditionnellement marquée par le débat rationnel et une mémoire critique du nazisme, ce phénomène gagne du terrain.
L’article souligne également l’importance des réseaux sociaux et de la défiance envers les médias traditionnels dans la montée du populisme. Ces plateformes permettent aux partis comme l’AfD de contourner les médias établis et de diffuser directement leurs messages aux électeurs. Elles favorisent la diffusion de contenus émotionnels, souvent simplifiés ou déformés, qui renforcent les clivages et la polarisation de la société. Cette dynamique contribue à une politique post-factuelle, où les faits sont souvent relégués au second plan au profit de récits plus percutants. En Saxe-Anhalt, comme ailleurs, cette stratégie a permis à l’AfD de mobiliser un électorat en quête de reconnaissance et de solutions simples à des problèmes complexes.
Le succès de l’AfD en Saxe-Anhalt s’inscrit dans un contexte socio-économique marqué par des inégalités persistantes entre l’Est et l’Ouest de l’Allemagne. Depuis la réunification en 1990, les *Länder* de l’ex-RDA ont connu des transformations économiques difficiles, avec des taux de chômage et de pauvreté plus élevés qu’à l’Ouest. Ces disparités ont alimenté un sentiment de déclassement et d’humiliation chez une partie de la population, notamment parmi les générations ayant vécu sous le régime communiste. L’AfD a su exploiter ce mécontentement en proposant un discours simplifié, centré sur la défense des intérêts des *Allemands de l’Est* et la critique des élites politiques et médiatiques, perçues comme déconnectées des réalités locales.

