Perte de contrôle
Le monde nous échappera toujours un peu. Nos règles, elles, nous appartiennent encore..
L’automne marque une période de transitions rapides dans notre société, où les événements récents semblent s’effacer rapidement de notre mémoire collective. Par exemple, les images d’incendies de forêt en France, qui avaient suscité des discussions intenses il y a quelques semaines, sont déjà perçues comme lointaines, bien que les forêts continuent de brûler et que les conséquences des changements climatiques s’aggravent. De même, un épisode climatique majeur comme El Niño, dont les effets sont attendus avec des conséquences météorologiques importantes, risque de passer au second plan. Pendant ce temps, l’attention se déplace vers des événements comme les élections de mi-mandat aux États-Unis ou les avancées de l’intelligence artificielle (IA), qui suscitent à leur tour des débats et des inquiétudes. Cette capacité à détourner notre attention des enjeux majeurs illustre une tendance humaine à privilégier le court terme et l’immédiat, même face à des défis qui façonnent notre avenir.
L’intelligence artificielle (IA) est devenue un sujet de préoccupation croissante, au point que des experts comme Yoshua Bengio, chercheur en IA et lauréat du prix Turing, alertent depuis plusieurs années sur les risques associés à une IA trop puissante et insuffisamment contrôlée. Jusqu’à récemment, ces craintes relevaient de la science-fiction, mais elles sont désormais prises au sérieux dans les discussions scientifiques et politiques. La question centrale est de savoir si une IA pourrait devenir suffisamment autonome pour échapper à notre contrôle, posant des défis éthiques, sécuritaires et sociétaux majeurs. Ces inquiétudes s’ajoutent à d’autres enjeux globaux comme le climat, les guerres, l’économie et la démocratie, qui donnent l’impression que plusieurs forces majeures échappent à notre maîtrise. Face à cette perte de contrôle perçue, les sociétés cherchent à se raccrocher à ce qu’elles estiment encore pouvoir maîtriser, comme les finances publiques ou la qualité des services.
Malgré l’urgence climatique, les débats politiques actuels, notamment en période électorale, accordent peu de place à cet enjeu. Par exemple, en 21 jours de campagne électorale au Québec, la crise climatique reste largement absente des discussions, malgré son impact direct sur des aspects comme le coût de la vie, les finances publiques et l’état des infrastructures. Les changements climatiques entraînent déjà des coûts élevés : adaptation des routes, des réseaux d’aqueduc et des bâtiments, hausse des primes d’assurance, et augmentation des dépenses publiques. Pourtant, ces réalités sont souvent minimisées ou ignorées dans les programmes politiques. Cette omission s’explique en partie par une tendance à privilégier des sujets plus immédiats, comme les taxes ou les services publics, sans aborder les causes profondes qui influencent ces enjeux.
Un autre enjeu de souveraineté essentiel, souvent négligé, concerne le contrôle des données numériques. Qui détient ces données ? Où sont-elles stockées ? Dans quelles conditions peuvent-elles être utilisées ? Quelles règles doivent encadrer le développement de l’IA ? Ces questions soulèvent des défis majeurs en matière de protection de la vie privée, de sécurité et d’autonomie technologique. Pourtant, les réponses apportées par les gouvernements restent floues, voire inexistantes. Par exemple, le Québec n’a pas encore clarifié sa position sur ces sujets, malgré leur importance croissante. Ces lacunes reflètent une tendance à reporter les décisions difficiles, sous prétexte de compétitivité économique ou de contexte international, comme la guerre commerciale entre les États-Unis et la Chine.
Face à une impression de perte de contrôle face aux grands défis (climat, IA, économie), la politique conserve un rôle clé : celui de fixer des limites collectives pour reprendre une partie de cette maîtrise. Cela implique d’établir des objectifs contraignants pour réduire les émissions de gaz à effet de serre et adapter les territoires aux changements climatiques. Pour l’IA, cela signifie définir des cadres stricts sur son utilisation, les responsabilités des développeurs et les conditions de son déploiement. L’article souligne que ces règles ne visent pas à tout contrôler, mais à tracer des frontières claires pour éviter les dérives. Par exemple, l’Europe a adopté des réglementations strictes sur l’IA et impose des obligations climatiques plus contraignantes, tandis que la France fait de la souveraineté numérique une priorité stratégique.
Plutôt que de suivre aveuglément le modèle américain, qui privilégie souvent un laisser-faire en matière de régulation, l’article propose de s’inspirer d’autres approches. L’Europe, par exemple, a mis en place des règles strictes pour encadrer l’IA et réduire ses émissions de CO₂, montrant qu’une autre voie est possible entre le laisser-faire et la paralysie politique. La France, de son côté, a fait de la souveraineté numérique une priorité, avec des initiatives pour réduire sa dépendance technologique. Ces exemples illustrent que des choix politiques audacieux peuvent tracer une voie médiane, où la régulation permet de concilier innovation et protection des citoyens. Le Québec pourrait s’en inspirer pour retrouver une capacité à fixer ses propres règles et reprendre le contrôle sur son avenir.
L’idée centrale de l’article est que, si le monde nous échappe en partie, les règles que nous choisissons collectivement nous appartiennent encore. Cela ne signifie pas prétendre maîtriser des phénomènes comme les changements climatiques ou les avancées technologiques, mais plutôt décider ensemble des limites que nous refusons de franchir. Par exemple, nous ne pouvons pas contrôler *El Niño* ou les décisions de dirigeants comme Donald Trump, mais nous pouvons établir des normes pour protéger notre environnement, nos données et notre démocratie. La politique, en tant qu’outil collectif, a pour mission de définir ces cadres, même si cela implique de faire des choix difficiles. L’enjeu n’est pas de tout maîtriser, mais de tracer des frontières pour éviter les excès et préserver un avenir viable.

