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Philosophie

Le retour du fujimorisme au Pérou

La Vie des Idées · mis à jour il y a 24 j

La victoire électorale au Pérou de Keiko Fujimori, la fille de l'ancien autocrate des années 1990, doit s'apprécier au regard d'une modification institutionnelle : le retour du bicamérisme..

Victoire serrée de Keiko Fujimori

Le 3 juillet 2026, Keiko Fujimori a été officiellement proclamée présidente du Pérou après une victoire extrêmement serrée : 49 641 voix d’écart, soit 0,27 % des suffrages exprimés, face à Roberto Sánchez. Cette élection rappelle les scrutins précédents de 2016 et 2021, où Keiko Fujimori avait également perdu de justesse. Keiko Fujimori est la fille d’Alberto Fujimori, ancien président autoritaire (1990-2000), condamné à 25 ans de prison pour corruption et violations des droits de l’Homme. Elle avait été Première dame du régime entre 1994 et 2000. Son élection marque le retour du fujimorisme, un mouvement politique associé à son père, 25 ans après la chute de son régime. La victoire repose en partie sur le vote des Péruviens de l’étranger, et s’accompagne d’une forte défiance, en raison de l’étroitesse du résultat et des controverses judiciaires entourant Keiko Fujimori.

Symbolique du retour fujimoriste

L’élection de Keiko Fujimori symbolise le retour au pouvoir du fujimorisme, un quart de siècle après la chute du régime autoritaire d’Alberto Fujimori. Keiko Fujimori n’est pas seulement la fille de l’ancien président : elle a été Première dame pendant six ans (1994-2000), après la séparation de ses parents. Le fujimorisme est un mouvement politique qui défend un discours d’ordre et de stabilité, après une décennie marquée par des crises politiques répétées. Cependant, ce retour au pouvoir s’accompagne de controverses, notamment en raison des affaires judiciaires liées à Keiko Fujimori, comme l’affaire Odebrecht (pots-de-vin versés par l’entreprise brésilienne à des personnalités politiques) et le scandale des Cuellos Blancos del Puerto (réseau de trafics d’influence impliquant des juges et des membres du Conseil national de la magistrature).

Corruption et affaiblissement judiciaire

Le Pérou fait face à une crise de corruption endémique, touchant la quasi-totalité des présidents élus depuis les années 2000. Keiko Fujimori a été impliquée dans deux scandales majeurs : l’affaire Odebrecht (blanchiment de près de 17 millions de dollars) et le scandale des Cuellos Blancos del Puerto (trafics d’influence pour influencer la justice). En octobre 2025, le Tribunal constitutionnel, composé de magistrats élus par le Parlement, a annulé les poursuites contre Keiko Fujimori, estimant qu’il n’était pas possible d’accuser un parti politique d’organisation criminelle. Ce dénouement illustre comment le fujimorisme, grâce à sa majorité parlementaire, a pu peser sur les nominations clés et affaiblir les institutions anticorruption. Par exemple, la Cour nationale de justice (Junta Nacional de Justicia), créée en 2018, a été progressivement neutralisée, avec la destitution de ses membres et la marginalisation de l’équipe spéciale chargée de l’affaire Odebrecht.

Économie illégale et influence politique

Le Pérou est le deuxième producteur mondial de cocaïne, mais une économie illégale encore plus lucrative émerge : l’orpaillage clandestin. La valeur de l’or illégal exporté représenterait près de six fois celle de la cocaïne. Le Registre intégral de formalisation minière (REINFO), créé en 2016 pour formaliser les petits mineurs, a échoué : seulement 2,3 % des 88 000 inscriptions ont abouti à une formalisation effective. Pourtant, le Congrès a prolongé ce registre jusqu’en décembre 2026, sans mesures complémentaires pour lutter contre l’orpaillage illégal. Une enquête a révélé que plus de 5 000 mineurs inscrits au REINFO entre 2021 et 2023 n’ont pas respecté leurs obligations déclaratives. Au moins 10 % des sénateurs élus en 2026 auraient des liens avec des activités minières illégales. Ces imbrications entre politique et économie illégale ne se limitent pas à l’orpaillage : elles s’étendent à d’autres secteurs comme l’exploitation forestière illégale en Amazonie.

Crise sécuritaire et réformes controversées

L’insécurité est devenue la principale préoccupation des Péruviens, passant de 7 % à 57 % entre 2006 et 2025. Pourtant, le Congrès a adopté des réformes judiciaires et pénales qui alimentent un sentiment de décalage entre les attentes de la population et les actions des autorités. Ces réformes, souvent qualifiées de pro-délinquance par leurs détracteurs, visent à modifier les procédures pénales et les compétences des institutions judiciaires. Elles s’inscrivent dans un contexte de fragmentation politique et d’hyperprésidentialisme, où le président doit composer avec un Parlement fragmenté et des mécanismes de destitution présidentielle fréquents. Le fujimorisme, grâce à sa majorité parlementaire, joue un rôle central dans ces dynamiques, en utilisant son influence pour façonner les réformes et protéger ses intérêts.

Ce que ça pourrait changer

Le retour du *fujimorisme* au pouvoir en 2026 s’accompagne de quatre défis majeurs pour les années à venir. Le premier est la persistance de la corruption et l’affaiblissement des institutions anticorruption, comme le montre l’annulation des poursuites contre Keiko Fujimori. Le second est l’expansion des économies illégales, notamment l’orpaillage clandestin, dont l’influence politique s’accroît. Le troisième est la crise sécuritaire, avec des réformes judiciaires controversées qui peinent à répondre aux attentes de la population. Enfin, le quatrième défi est la crise démocratique, marquée par une fragmentation politique extrême, un présidentialisme sans majorité et l’usage stratégique des motions de destitution. Ces défis illustrent les tensions entre les promesses d’ordre du *fujimorisme* et les réalités d’un pays confronté à des crises multiples et profondes.

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