NapseflowNapseflow
Philosophie

Deux fois mort

Contretemps · mis à jour 6 juil.

Auteur et militant, Sadri Khiari a publié il y a quelques mois son premier essai graphique, intitulé « Toussaint est mort dans sa tombe » (éditions Actes Sud). Il y donne à voir la trajectoire d’un corps, celui de Toussaint Louverture, principal dirigeant de la Révolution haïtienne.

Mort symbolique de Toussaint

Toussaint Louverture, héros de la révolution haïtienne, est mort deux fois selon l’article : une première fois physiquement en 1803 dans le fort de Joux en France, et une seconde fois symboliquement par l’oubli et la falsification de son histoire. Cette double mort est un thème central des pensées anticoloniales, repris par des auteurs comme Aimé Césaire, C.L.R. James ou le baron de Vastey. Leur travail montre comment l’historiographie occidentale a effacé ou minimisé la portée de la révolution haïtienne, première révolution noire de l’histoire moderne. L’article souligne que cette silenciation (terme de l’anthropologue Michel-Rolph Trouillot) est un processus systématique visant à nier la légitimité des luttes décoloniales.

Essai graphique de Khiari

Sadri Khiari, cofondateur du Parti des Indigènes de la République et spécialiste du racisme structurel, publie un essai graphique intitulé Toussaint est mort dans sa tombe pour aborder cette histoire. Contrairement à un roman ou un documentaire, l’essai graphique combine texte et image sur une même page pour montrer la violence administrative qui a entouré la mort de Toussaint. Le livre utilise des documents d’archives (rapports médicaux, lettres administratives) reproduits sous forme de phylactères (bulles de bande dessinée) ou de cartouches calligraphiés. Le choix du médium permet de visualiser simultanément la langue des bourreaux et le corps qu’elle décrit, révélant ainsi la mécanique de l’oppression.

Deux morts, une démonstration

Le titre du livre Toussaint est mort dans sa tombe joue sur deux sens : Toussaint est mort physiquement dans le fort de Joux, une prison transformée en tombe, et il a été enseveli par une historiographie qui refuse de reconnaître la révolution haïtienne. Le sous-titre, Essai sur le saccage méticuleux d’un corps, fait référence à un manuel de médecine légale décrivant l’autopsie comme un saccage méticuleux d’un cadavre. Khiari reprend cette langue des bourreaux pour exposer comment l’administration française a traité le corps de Toussaint comme un objet administratif, allant jusqu’à vendre ses effets personnels aux enchères (par exemple, une paire de bottes adjugée pour 10 francs).

Archives et silences

Le livre s’appuie principalement sur Histoire de la captivité et de la mort de Toussaint-Louverture (1929) du colonel haïtien Alfred Auguste Nemours, un ouvrage aujourd’hui oublié en France. Ce choix illustre le concept de silenciation : des auteurs comme Nemours, Vastey ou Firmin, qui ont documenté la révolution haïtienne, ont été effacés des bibliographies occidentales. Nemours fut pourtant une source majeure pour C.L.R. James lors de la rédaction des Jacobins noirs dans les années 1930. L’article souligne que cette destruction des archives et des mémoires est une politique délibérée pour empêcher la transmission de récits décoloniaux.

Machine administrative et violence

L’essai graphique reconstitue la machine administrative française qui a emprisonné, maltraité et finalement effacé Toussaint. Les personnages du livre ne sont pas des individus, mais des fonctions (commandant, médecin, greffier) dont les actions sont documentées par des rapports officiels. Par exemple, le commandant Amiot, représenté avec des traits grotesques mais sans monstruosité explicite, incarne la violence bureaucratique : il refuse un médecin à Toussaint en invoquant une prétendue différence biologique entre Noirs et Européens. La bande dessinée montre comment cette violence n’est pas spectaculaire, mais systémique et froide, incarnée par des fonctionnaires ordinaires.

Corps et autopsie

Le livre décrit en détail l’autopsie de Toussaint, réalisée en 1803 par les médecins Tavernier et Gresset. Les dessins anatomiques, d’une précision clinique, contrastent avec le texte administratif qui énumère les organes (cœur, foie, rate) sans y trouver de traces de maladie. La mort par froid et privations ne laisse pas de marque visible, permettant à l’administration de conclure à une mort naturelle. L’inventaire des effets personnels, comme les bottes adjugées pour 10 francs, illustre le traitement du corps comme une simple archive administrative. Ces scènes soulignent comment la violence coloniale ne s’arrête pas à la mort, mais se poursuit dans la gestion des dépouilles.

Absence de voix de Toussaint

Un choix notable de l’essai graphique est l’absence totale de la voix de Toussaint lui-même. Ses Mémoires, rédigés au fort de Joux, décrivent son corps marqué par 17 blessures et une balle dans la hanche, mais ces récits ne sont pas intégrés au livre. L’administration française ne reconnaît que le corps traité comme objet, et Khiari respecte cette logique en ne donnant pas la parole au héros. Cette absence souligne la silenciation systématique : même dans la mort, Toussaint reste un objet de l’histoire écrite par ses oppresseurs. L’article compare cette situation à d’autres cas comme celui de Patrice Lumumba, dont le corps a été dissous dans de l’acide, ne laissant qu’une dent comme relique.

Ce que ça pourrait changer

L’article décrit une *politique de l’effacement* appliquée au corps de Toussaint, poursuivie bien après sa mort. En 1895, le préfet du Doubs cherche à retrouver sa tombe, et en 200 ans, son squelette a été perdu dans des travaux de démolition. Cette destruction des traces physiques vise à empêcher tout rituel de deuil ou de résistance. L’article cite le cinéaste Robert Bresson, qui théorise cette pratique comme une volonté de *ne pas laisser de reliques*, mais la République française l’applique comme une technique de gouvernement. La suite du livre explore comment cette politique se prolonge dans le temps, avec des recherches administratives pour localiser la tombe de Toussaint.

Sujets complémentaires