Pourquoi Jeanne d'Arc, Clemenceau et les frères Lumière n'ont-ils jamais eu droit à leur tête sur un billet?
Alors que la Banque centrale européenne prépare le retour des figures historiques sur nos coupures de monnaie, retour sur les projets rangés au placard par la Banque de France. De tout temps, la monnaie a été un miroir diplomatique et moral bien plus politique qu'il n'y paraît..
Depuis l'apparition de l'euro, les billets européens n'affichent plus de portraits, contrairement aux anciennes séries où des figures historiques ornaient les coupures. La Banque centrale européenne (BCE) prépare une nouvelle gamme incluant des personnalités comme Maria Callas, Beethoven, Marie Curie ou Léonard de Vinci. En France, la Banque de France a souvent envisagé des projets similaires, mais beaucoup n'ont jamais abouti. Ces portraits servaient à incarner des valeurs ou des exemples à suivre, comme le chevalier Bayard pendant la Première Guerre mondiale, choisi pour son image de courage. Cependant, le choix des figures était toujours délicat, car un billet doit inspirer confiance et ne pas susciter de polémique, ni en France ni à l'étranger.
Jeanne d'Arc, figure emblématique de l'histoire de France, a failli apparaître sur un billet de 50 francs en 1939, dessiné par Lucien Jonas. Cependant, le contexte géopolitique de l'époque a rendu ce projet impossible. En 1939, la France s'apprêtait à entrer en guerre contre l'Allemagne nazie aux côtés du Royaume-Uni. Or, Jeanne d'Arc est surtout connue pour avoir chassé les Anglais de France pendant la guerre de Cent Ans. La Banque de France a donc craint de froisser son allié britannique en choisissant une héroïne associée à un conflit contre l'Angleterre. Ce projet a finalement été abandonné pour éviter une tension diplomatique.
Un autre projet de billet, représentant le ministre Colbert sur un billet de 500 francs, a également été abandonné en 1939. Ce billet, dessiné par Lucien Jonas, mettait en avant la devise « Par sa Marine et ses colonies, la France éclaire le monde ». Cependant, la défaite française de juin 1940 et la perte de la flotte à Mers-El-Kébir, ainsi que la perte des colonies, ont rendu cette devise obsolète. De plus, le portrait de Colbert aurait pu être interprété comme une référence à l'amiral Darlan, dont Jonas s'était inspiré pour le dessin. Ce billet, bien qu'imprimé entre janvier 1943 et février 1944, n'a jamais été émis.
Dans les années 1950, la Banque de France a étudié la possibilité d'émettre un billet de 50 000 ou 100 000 francs à l'effigie de Georges Clemenceau, surnommé « le Tigre » pour son rôle pendant la Première Guerre mondiale. Cependant, ce projet a été abandonné en raison du contexte géopolitique. Après la défaite française en Indochine en 1954, la France cherchait à se reconstruire et à se réconcilier avec l'Allemagne. Or, Clemenceau était perçu comme une figure trop associée à la victoire française sur l'Allemagne et à des revendications territoriales. Son image aurait pu nuire aux efforts de réconciliation franco-allemande, notamment après la création de la Communauté européenne du charbon et de l'acier en 1957.
Parmi les centaines de billets émis par la Banque de France, seule Marie Curie a été choisie pour figurer sur une coupure avec un portrait. Pourtant, d'autres figures féminines ont été représentées, mais sous forme d'allégories ou de déesses, notamment au XIXe siècle. Des projets pour des billets à l'effigie de romancières comme Colette ou George Sand ont été étudiés dans les années 1970 et 1980, mais abandonnés. Leurs vies jugées « sulfureuses » à l'époque ont probablement joué un rôle dans ce rejet. D'autres reines, comme Anne de Bretagne ou Élisabeth d'Autriche, ont également été envisagées, mais leur statut de figures royales a pu poser problème dans une République.
Un projet de billet de 200 francs représentant les frères Lumière, inventeurs du cinéma, a été mené entre 1986 et 1995. Ce billet devait célébrer le centenaire de leur film « La sortie des usines » en 1995. Cependant, ce projet a été abandonné en raison d'un contexte historique trouble. Dans les années 1990, de nouvelles révélations ont montré que les frères Lumière avaient reçu la francisque, une distinction honorifique du régime de Vichy pendant la Seconde Guerre mondiale. Auguste Lumière était même membre d'honneur de la Légion des volontaires français contre le bolchévisme. Bien que Serge Klarsfeld, président des Fils et Filles des déportés de France, ait défendu les frères Lumière, la Banque de France a finalement choisi de ne pas émettre ce billet, le remplaçant par celui de Gustave Eiffel.
La Banque de France et la BCE appliquent des critères stricts pour choisir les figures représentées sur les billets. Ces personnalités doivent incarner des valeurs consensuelles et ne pas susciter de rejet, tant en France qu'à l'international. Un billet de banque doit inspirer confiance et ne pas être associé à des controverses. Les artistes choisis sont souvent académiques, pour éviter tout risque de polémique. Par exemple, les frères Lumière, bien que figures majeures de l'innovation française, ont été écartés en raison de leur association avec le régime de Vichy. De même, Clemenceau a été écarté pour ne pas nuire à la réconciliation franco-allemande. Ces choix reflètent l'importance de la stabilité monétaire et de la crédibilité de la monnaie.

