Pourquoi préfère-t-on tourner à gauche plutôt qu'à droite?
Découverte par hasard pendant les confinements de 2020, la tendance des piétons à dessiner des boucles dans le sens anti-horaire a résisté à toutes les hypothèses. Ni l'architecture des salles, ni les habitudes culturelles de conduite ne permettent d'expliquer cette déviation systématique.
En 2020, pendant les confinements liés à la pandémie de Covid-19, trois physiciens de l’université de Navarra étudiaient comment les personnes se déplacent en respectant les distances sociales dans un espace clos. En analysant des vidéos, ils ont observé que la majorité des participants décrivaient des boucles en marchant, toujours dans le sens inverse des aiguilles d’une montre. Ce phénomène, appelé comportement émergent, désigne un mouvement collectif qui résulte de petites interactions entre individus ou entre individus et leur environnement. Aucun des participants n’avait conscience de cette tendance systématique. Les chercheurs ont alors décidé d’explorer les causes possibles de ce biais, en testant deux hypothèses principales : l’influence de l’environnement (comme les murs) et les interactions entre piétons.
Les chercheurs ont d’abord suspecté que les murs de la pièce influençaient le sens de rotation. Une étude en neurosciences avait montré que les droitiers ont tendance à tourner à gauche, et les gauchers à droite, en raison de légères différences entre les hémisphères cérébraux. Comme la majorité des participants étaient droitiers, ils ont testé cette hypothèse en constituant des groupes de gauchers ou de personnes ayant une préférence pour tourner à droite. Cependant, même dans ces conditions, le sens de rotation est resté inchangé : les boucles se faisaient toujours dans le sens inverse des aiguilles d’une montre. Pour écarter définitivement l’influence des murs, les physiciens ont répété l’expérience en extérieur, dans une cour de 3 000 mètres carrés sans délimitations visibles. Le phénomène a persisté, voire s’est accentué, prouvant que l’environnement n’était pas responsable de ce biais.
Une autre piste envisagée était l’influence des habitudes culturelles. En Europe continentale, où l’on conduit à droite, les piétons se décalent naturellement vers la droite lors de rencontres, ce qui pourrait favoriser un mouvement en boucle dans le sens inverse des aiguilles d’une montre. Pour vérifier cette théorie, les chercheurs ont collaboré avec un collègue au Japon, où l’on conduit à gauche. Selon cette hypothèse, les piétons japonais auraient dû tourner dans le sens des aiguilles d’une montre. Pourtant, les expériences menées à Tokyo ont montré le même résultat : les boucles se faisaient toujours dans le sens inverse. Les chercheurs ont également testé des enfants de maternelle, qui n’ont pas encore intégré les conventions sociales. Leur tendance à tourner dans le sens inverse des aiguilles d’une montre était même plus marquée que chez les adultes, éliminant ainsi l’hypothèse d’un apprentissage culturel.
Après avoir écarté les hypothèses environnementales et culturelles, les physiciens se sont concentrés sur une explication individuelle. Ils ont demandé à plus de 200 volontaires de marcher seuls dans un espace vide, sans obstacles ni interactions avec d’autres personnes. Une nette majorité des participants ont décrit des boucles dans le sens inverse des aiguilles d’une montre, confirmant que ce biais est présent même en l’absence de groupe. Les chercheurs ont ensuite modélisé ces déplacements individuels et ont réussi à reproduire le mouvement circulaire collectif observé précédemment. Contrairement aux phénomènes émergents classiques, où le tout est supérieur à la somme des parties, ici le mouvement global est identique à la somme des mouvements individuels. Les causes exactes de ce biais restent inconnues, mais des études sur des personnes marchant les yeux bandés suggèrent que de légères asymétries dans l’oreille interne pourraient jouer un rôle en altérant la perception de la ligne droite.
Bien que les mécanismes précis de ce biais ne soient pas encore élucidés, sa découverte a des implications concrètes pour la conception des espaces publics. Dans les lieux comme les aéroports, les gares ou les musées, où la fluidité des déplacements est cruciale, cette tendance à tourner à gauche pourrait être prise en compte pour optimiser les flux de piétons. Par exemple, les architectes pourraient adapter les plans de circulation pour éviter les goulots d’étranglement. De manière surprenante, ce phénomène n’est pas limité aux humains : des bancs de poissons ou des colonnes de fourmis légionnaires forment également des spirales dans le même sens. Cela suggère que cette préférence pourrait être ancrée bien avant l’apparition de l’humanité, remontant peut-être à des mécanismes biomécaniques ou sensoriels partagés par de nombreuses espèces.

