Anouk Grinberg : « J’ai voulu aller loin dans l’exploration du mal que les hommes font. »
Aussi rare que précieuse à l’écran, Anouk Grinberg trouve l’un de ses rôles les plus forts dans « La Dernière Patiente », le premier film de Rémi Bassaler. L’actrice y incarne Judith, une médecin de banlieue taiseuse qui, la veille de son départ à la retraite, accepte d’aider une femme enceinte en rupture de soins.
Le film La Dernière Patiente, réalisé par Rémi Bassaler, est présenté comme un thriller resserré et compact, dépourvu de leçons explicites. Initialement, le scénario abordait des thèmes plus directs, mais le réalisateur a choisi de les rendre plus allusifs lors du montage. Cette approche permet au spectateur de réfléchir par lui-même, sans être guidé. Le film évite les oppositions binaires (noir ou blanc) et mise sur la subtilité pour aborder des questions politiques et morales. Rémi Bassaler, décrit comme un cinéaste intuitif, a collaboré étroitement avec Anouk Grinberg pour affiner les dialogues et creuser les personnages, dans une relation de travail égalitaire et sans rapport de pouvoir. Ce processus a été perçu comme une opportunité de voir émerger un nouveau réalisateur.
Judith, interprété par Anouk Grinberg, est un personnage central froid en apparence mais profondément humain. Elle incarne une femme entièrement dévouée aux autres, notamment à travers son métier de soignante. Le film la montre à un tournant de sa vie : mise à la retraite malgré sa pleine capacité, elle doit quitter son cadre de vie habituel et affronter une relation tendue avec son fils. Malgré ces épreuves, Judith reste inébranlable, symbolisant une résistance face aux événements. Son parcours croise celui d'Aïda, une jeune femme enceinte victime de harcèlement et de violence conjugale, jouée par Luàna Bajrami. Ce contraste met en lumière la force de Judith, qui ne se laisse pas définir par les difficultés qu'elle traverse.
Anouk Grinberg apprécie les rôles qui échappent aux clichés, notamment celui de femmes qui refusent le statut de victime. Elle souligne que le métier d'actrice est souvent associé à la séduction, un conditionnement qu'elle cherche à dépasser. Judith, par exemple, n'est pas une figure séductrice mais une femme forte et indépendante, ce qui représente une rupture avec les attentes traditionnelles. Grinberg explique que jouer des personnages libres et engagés, comme Rosa Luxembourg ou Gisèle Halimi au théâtre, lui a permis de puiser en elle des forces durables. Ces rôles ont eu un impact profond, élargissant ses propres horizons et libérant des émotions enfouies.
Le film explore les mécanismes insidieux des violences conjugales à travers le personnage d'Aïda, dont le compagnon, interprété par Félix Lefebvre, semble au premier abord charmant. Rémi Bassaler a choisi de ne pas montrer la violence de manière explicite, reflétant une réalité où les agresseurs apparaissent souvent comme des hommes ordinaires. Judith, grâce à son expérience, perçoit les signes de danger que Aïda refuse de voir. Cette dynamique illustre des situations courantes où des femmes minimisent leur souffrance, pensant que ces épreuves font partie de la vie. Le film met en lumière cette difficulté à identifier et reconnaître la violence, un sujet souvent tabou.
Anouk Grinberg quitte facilement ses personnages une fois le tournage terminé, comparant cette séparation à un retour à la maison après un voyage. Cependant, elle reconnaît que Judith l'a marquée, laissant une empreinte durable. Elle évoque une porosité entre la vie et le jeu, où les rôles incarnés influencent sa propre existence. Par exemple, jouer des figures historiques comme Jeanne d'Arc ou des militantes comme Gisèle Halimi lui a permis de développer une force intérieure et une liberté qui persistent au-delà des scènes. Ces expériences ont également eu un impact sur sa vie personnelle, renforçant sa résilience.
Anouk Grinberg a choisi ses rôles avec soin, notamment celui de la juge d'instruction dans La Nuit du 12 (2022) de Dominik Moll. Ce personnage, marqué par son calme et sa détermination face aux violences faites aux femmes, reflète une prise de conscience collective. La juge incarne une résistance contre l'indifférence face aux abus, une thématique qui résonne avec les témoignages de victimes que Grinberg a lus. Elle souligne que ces rôles lui ont permis de comprendre et de dépasser les violences subies dans son enfance, notamment l'inceste, en explorant les mécanismes de domination masculine et la participation involontaire des victimes à ces dynamiques.
Dans les années 2000, Anouk Grinberg a pris une pause du cinéma après avoir été cantonnée à des rôles de femme fragile ou infantile, ce qu'elle jugeait réducteur. Pendant cette période, elle s'est tournée vers le théâtre avec des metteurs en scène renommés et a exploré d'autres formes d'expression comme la peinture et l'écriture. Elle a publié en 2025 une autobiographie intitulée Respect, où elle raconte son enfance et son adolescence marquées par l'inceste et la violence masculine. Ce livre explore non seulement les violences subies, mais aussi la façon dont les victimes peuvent, sans le vouloir, participer à ces dynamiques destructrices. Grinberg souligne que ce travail d'introspection lui a apporté force et sérénité.
Anouk Grinberg estime que le cinéma peut jouer un rôle dans la prise de conscience collective des violences faites aux femmes. La Dernière Patiente en est un exemple : le film ne laisse pas le mal impuni et met en lumière la solidarité féminine. Elle note que le monde du cinéma, comme la société, évolue lentement mais de manière irréversible. La jeune génération, plus sensibilisée à l'égalité, contribue à ce changement. Grinberg participe également à des manifestations pour une loi intégrale contre les violences sexuelles et sexistes, bien qu'elle ne souhaite pas devenir une militante professionnelle. Elle voit dans ces mouvements une opportunité de brûler les « vieilleries » du vieux monde et de construire une société plus égalitaire.
Depuis la publication de *Respect*, Anouk Grinberg a reçu de nombreux messages de femmes qui ont trouvé dans son livre un espace pour revisiter leur propre histoire. Elle souligne que son récit s'inscrit dans un mouvement plus large, où les témoignages de victimes se multiplient à l'échelle mondiale. Grinberg explique que son travail s'appuie sur celui d'autres femmes qui ont brisé le silence, comparant cette transmission à une bougie allumée par d'autres bougies. Elle voit dans cette dynamique collective une source d'espoir et de transformation, même si les défis restent immenses. Le film *La Dernière Patiente*, réalisé par un homme, est pour elle un exemple de cette modernité où les récits féministes émergent de collaborations inattendues.

