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[Films & Justice] La Bataille de Gaulle : mettre une Nation à l'écran. Par Nesrine Aoudi, Juriste.

Village Justice · mis à jour il y a 19 j

Présenté hors compétition au Festival de Cannes 2026, La Bataille de Gaulle est sorti en deux volets, les 3 et 26 juin. Acclamé par les spectateurs, le diptyque d'Antonin Baudry raconte moins un biopic consacré au Général que l'épopée magistrale d'une Nation qui, après l'effondrement, reconquiert peu à peu son territoire, son État et sa souveraineté.

Un film hors du commun

Le film De Gaulle : La Bataille d’Antonin Baudry et Bérénice Vila, inspiré de la biographie de Julian Jackson, ne suit pas une chronologie classique. Il se concentre sur les années 1940-1944, une période où Charles de Gaulle, alors inconnu du grand public, tente de représenter la France après la défaite de 1940. Le récit évite l’hagiographie en montrant De Gaulle comme une voix sans mandat, face à des institutions légitimes mais discréditées par la collaboration. Le film explore ainsi la naissance d’une légitimité politique, où un homme seul devient le symbole d’une Nation en reconstruction. Les images de la place Charles-de-Gaulle-Étoile, avec ses douze avenues convergeant vers un centre, illustrent cette idée : De Gaulle incarne un point de gravité pour des trajectoires individuelles (Jean Moulin, Leclerc, les résistants, etc.) qui finissent par se rejoindre.

De Gaulle, une voix sans visage

En juin 1940, De Gaulle n’est ni un général célèbre ni un homme politique élu : c’est une voix diffusée par la BBC, surnommée le « général micro ». Il prétend parler au nom de la France, alors que le régime de Vichy, dirigé par le maréchal Pétain, a obtenu les pleins pouvoirs et collaboré avec l’Allemagne nazie. Le film souligne l’absurdité de cette situation : De Gaulle, sans territoire ni armée, affronte des puissances comme les États-Unis ou le Royaume-Uni qui le considèrent comme un simple rebelle. Pourtant, il refuse de céder, déclarant face à Churchill : « Je suis la France », une formule qui résume son combat pour la continuité nationale. Le film joue avec cette contradiction en montrant De Gaulle à la fois comme un héros invulnérable (il se vante de ne pas craindre les moustiques) et comme un homme fiévreux, vulnérable.

La Résistance avant l’appel

Contrairement à une idée reçue, la Résistance ne commence pas avec l’appel du 18 juin 1940. Le film met en scène Fernand Bonnier de La Chapelle, un étudiant inconnu qui tente d’assassiner l’amiral Darlan, collaborateur de Vichy, dès 1941. Cette scène rappelle que des actes individuels de refus ont précédé l’organisation collective. La Résistance est donc multiple : des marins de l’île de Sein (environ 130 hommes en juin 1940) rejoignent Londres pour continuer le combat, tandis que des territoires comme le Tchad ou le Cameroun se rallient à la France libre grâce à des figures comme Félix Éboué. Ces ralliements apportent des ressources humaines et territoriales, transformant une voix en une administration naissante.

Bir Hakeim, preuve par l’action

En 1942, la bataille de Bir Hakeim marque un tournant. Environ 3 700 soldats de la 1ère brigade française libre, commandés par le général Koenig, résistent pendant deux semaines aux forces de l’Axe en Libye. Cette victoire prouve que la France libre n’est pas seulement une voix à la radio, mais une force militaire capable de tenir tête à l’ennemi. Le film montre que cette bataille, bien que moins connue que d’autres, est cruciale : elle force les Alliés à reconnaître la légitimité de De Gaulle. Leclerc, autre figure clé, incarne cette transition en menant des campagnes comme celle de Koufra, où il fait jurer à ses hommes de ne déposer les armes qu’une fois Strasbourg libérée, symbole de la reconquête nationale.

Les femmes et l’ombre de l’Histoire

Le film met en lumière le rôle des femmes dans la Résistance, souvent effacé des récits militaires. Livia, personnage fictif inspiré de figures comme Lucie Aubrac ou Germaine Tillion, incarne ces combattantes anonymes. Elle rappelle que la Libération repose aussi sur des gestes invisibles : sabotage, transmission d’informations, ou soutien logistique. Le film souligne que ces actions, bien que non glorifiées, sont essentielles à la victoire. Les femmes ne sont pas des figurantes : elles participent activement à la survie de la Nation, même si leur contribution a été minimisée après-guerre.

L’Empire colonial, enjeu et contradiction

La France libre s’appuie sur ses colonies pour survivre : le Tchad, le Cameroun ou l’Afrique-Équatoriale française fournissent des troupes, des ressources et des territoires. Environ 100 000 soldats africains et maghrébins combattent aux côtés des Alliés, participant à des batailles comme celle de Monte Cassino. Pourtant, cette alliance révèle une contradiction : la France réclame sa souveraineté tout en niant celle des peuples colonisés. Le film ne gomme pas cette tension, montrant que la lutte pour la liberté ne peut ignorer les droits de ceux qui la rendent possible. Cette question coloniale deviendra centrale dans les débats de l’après-guerre.

Jean Moulin, pont entre Résistances

Jean Moulin joue un rôle clé dans le second volet du film. Envoyé par De Gaulle en France en 1942, il unifie les mouvements de Résistance intérieure et crée le Conseil national de la Résistance (CNR) en 1943. Ce conseil regroupe des partis politiques, des syndicats et des mouvements armés, offrant une représentation politique à la Résistance. Le film compare cette organisation à une « machine invisible » qui transforme des fidélités individuelles en une autorité collective. Sans Moulin, De Gaulle resterait une voix sans ancrage en métropole. Sa capture et sa mort en 1943 deviennent un symbole de la lutte, mais aussi de la fragilité de cette unité naissante.

Giraud vs De Gaulle, légitimité contestée

En 1942-1943, les Alliés, notamment les États-Unis, soutiennent le général Giraud comme alternative à De Gaulle. Giraud, héros de la bataille de Verdun en 1916, est perçu comme un militaire apolitique, plus facile à contrôler. Pourtant, il incarne les ambiguïtés de Vichy : son entourage compte d’anciens ministres collaborationnistes. Le film montre que la France libre rejette cette option, préférant une reconstruction républicaine plutôt qu’un simple changement de commandement. En 1943, Giraud est marginalisé lors d’un vote, marquant la victoire de De Gaulle et de l’idée d’une France souveraine, indépendante des Alliés.

La Libération, entre unité et vassalisation

La Libération de Paris en août 1944 est un moment clé du film. De Gaulle y apparaît comme une figure centrale, marchant sur les Champs-Élysées devant une foule en liesse. Ce défilé n’est pas qu’un symbole : il marque la reconquête de la souveraineté française. Pourtant, le film rappelle que cette victoire est fragile. Les États-Unis, dirigés par Roosevelt, envisagent un après-guerre où la France serait « vassalisée », c’est-à-dire dépendante politiquement ou économiquement. De Gaulle refuse cette perspective, utilisant la presse et la diplomatie comme armes pour affirmer l’indépendance de la France. La photographie de la poignée de main entre De Gaulle et Giraud à Casablanca en 1943 illustre cette bataille : l’image doit fabriquer une réconciliation qui n’existe pas encore.

Ce que ça pourrait changer

À la fin du film, lors de la commémoration du 11 novembre 1944 devant la tombe du Soldat inconnu, une image forte résume tout : l’Arc de Triomphe, symbole de la grandeur française, domine Paris, mais la caméra s’élève pour montrer les douze avenues qui en rayonnent. De Gaulle est au centre, mais il représente ceux qui restent invisibles : les résistants anonymes, les soldats coloniaux, les femmes de l’ombre. Le film évite le culte de la personnalité en montrant De Gaulle à la fois comme un homme droit et rigide, et comme un porte-parole des sans-voix. Son héritage n’est pas dans sa personne, mais dans l’idée qu’il incarne : une Nation se reconstruit par la somme de ses fidélités, pas par un seul homme.

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