La Russie et son «économie de la mort»
Le retour à la paix sera difficile pour une économie au «complexe militaro-industriel hypertrophié»..
Pour la première fois depuis le début de l'invasion de l'Ukraine en 2022, la Russie organise des élections législatives ce week-end. Ces scrutins, qui se déroulent dans un système politique qualifié de démocratie autoritaire par les observateurs, n'offrent aucun suspense quant au résultat. Vladimir Poutine, président russe depuis 2000, utilise ces élections comme un outil de propagande pour mobiliser la population autour de la guerre. Selon Le Monde, cette mobilisation vise à renforcer l'adhésion à la guerre, tout en permettant aux électeurs d'exprimer leur mécontentement croissant face à la situation économique du pays. Le scrutin se tient dans un contexte où l'économie russe a subi des transformations majeures depuis 2022.
Contrairement aux prédictions des experts et des dirigeants occidentaux, l'économie russe n'a pas été « broyée » par les sanctions imposées après l'invasion de l'Ukraine. En 2022, le Fonds monétaire international (FMI) anticipait un recul du PIB russe de 10 % sur deux ans. Pourtant, la Russie a enregistré une baisse de seulement 1,4 % en 2022, suivie d'une reprise de 4,1 % en 2023 et de 4,9 % en 2024. Depuis 2025, la croissance s'est ralentie à 1 % par an. Le taux de chômage, quant à lui, est passé de 4,8 % en 2021 à 2,4 % en 2026, un niveau historiquement bas. Ces chiffres officiels sont cependant contestés par les experts, qui soulignent des données probablement gonflées. La réalité économique serait moins brillante, avec une économie « qui végète au mieux ».
L'économie russe s'est transformée en une économie de guerre, où le secteur militaire absorbe une part croissante des ressources. Le taux de chômage faible s'explique en partie par l'absorption de la main-d'œuvre par l'industrie de défense, ainsi que par l'exode de 800 000 à 1 million de Russes ayant fui le pays depuis 2022. Cette fuite des cerveaux et des travailleurs qualifiés aggrave les pénuries de main-d'œuvre dans les autres secteurs. Parallèlement, l'inflation, les taux d'intérêt élevés et les taxes en hausse pèsent sur les entreprises et les consommateurs. Les sanctions occidentales ont également réduit l'accès aux biens de consommation et aux intrants importés, limitant la capacité de production civile. La Russie dépend désormais de la Chine pour une partie de ses importations, notamment militaires, mais cette dépendance a un coût élevé.
Isolée par les sanctions occidentales, la Russie s'est tournée vers la Chine pour maintenir son économie à flot. Pékin achète une grande partie du pétrole russe, vend des biens de consommation et des technologies, et sert de façade pour contourner les restrictions. Cependant, cette relation n'est pas désintéressée : la Chine en profite pour négocier des conditions avantageuses. Les revenus pétroliers et gaziers russes ont bénéficié de la hausse des prix internationaux, mais les capacités de raffinage du pays ont chuté de 30 à 45 % en raison des attaques ukrainiennes et du manque d'investissements étrangers. Les pénuries d'essence se multiplient, notamment dans certaines régions, illustrant les difficultés structurelles de l'économie russe.
Le secteur de la défense russe, qui représente environ un tiers du budget de l'État, absorbe des ressources croissantes. Pour financer cette économie de mort, le Kremlin a recours à des mesures exceptionnelles : les banques sont contraintes de financer l'effort de guerre à des taux préférentiels, tandis que les autres secteurs subissent des taux d'intérêt plus élevés. Cette politique creuse les inégalités entre les entreprises et alourdit le fardeau fiscal des citoyens. Les recettes pétrolières, autrefois stables, reculent en raison des sanctions et des attaques sur les infrastructures. En avril 2026, le déficit budgétaire russe était déjà 50 % plus élevé que prévu pour l'année entière. Les réserves financières accumulées avant la guerre sont en grande partie épuisées.
Pour compenser les pertes humaines estimées à 1,5 million de morts et de blessés depuis 2022, la Russie a massivement recours à des volontaires, évitant ainsi une mobilisation impopulaire. Les soldats sont principalement recrutés parmi les populations pauvres, les chômeurs, les personnes endettées ou des éléments marginaux de la société. Les compensations financières offertes sont très élevées : en additionnant salaire, primes et indemnités en cas de décès, un soldat ayant combattu un an peut rapporter à sa famille un revenu équivalent à 15, 20, voire 25 années de travail dans l'économie civile. Ce système, qualifié de keynésianisme militaire par l'Institut français des relations internationales (IFRI), est aujourd'hui épuisé et ne peut plus être maintenu sans aggraver la crise sociale.
Malgré la propagande et le discours patriotique, la majorité des Russes aspirent à la paix avec l'Ukraine. Selon le centre de recherche britannique *Chatham House*, environ deux tiers des Russes souhaitent un arrêt des hostilités. Cette demande reflète un mécontentement croissant face à la situation économique et sociale, ainsi qu'à l'absurdité d'une guerre qui s'éternise. Le modèle économique actuel, basé sur l'effort de guerre et la répression des libertés, montre ses limites. La Russie peine à reconstruire une économie civile viable après des années d'isolement et de sous-investissement. Le défi de réintégrer les mercenaires et les soldats démobilisés dans la société s'annonce particulièrement complexe.

