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Généraliste

Beaucoup de bruit pour rien, ou comment parler des évangéliques dans l’espace médiatique

Le Devoir · mis à jour il y a 20 j

Certains évangéliques font de bons clients pour les plateaux de télévision friands d’outrance et de caricature..

Médias et évangéliques

L’émission Tout le monde en parle a récemment invité le journaliste Clément Hamelin pour présenter son documentaire Faites du bruit pour Jésus, centré sur les évangéliques au Québec en 2026. Cette séquence a suscité des réactions principalement axées sur les propos de l’influenceur Jeremy-Noah Theriault (alias JNT), converti à l’évangélisme, concernant l’homosexualité. Ce traitement médiatique illustre un biais récurrent : les évangéliques sont souvent réduits à des débats sur des sujets comme l’homosexualité, la transidentité ou l’avortement. Ces questions, bien que légitimes, occultent d’autres dimensions de leur foi, comme la construction de liens sociaux ou l’aspect thérapeutique de la croyance. Par ailleurs, les médias privilégient les aspects les plus spectaculaires et controversés des évangéliques, notamment les courants pentecôtistes et charismatiques, qui mettent en scène des manifestations émotionnelles ou des guérisons. Cette approche médiatique, souvent caricaturale, renforce paradoxalement la visibilité de ces groupes, perçus comme des « bons clients » pour les plateaux télévisés.

Religion ordinaire

L’anthropologue Albert Piette, dans son ouvrage Le fait religieux (2003), critique la tendance des médias à ne s’intéresser qu’aux formes extraordinaires du religieux, comme les miracles ou les discours radicaux, au détriment des pratiques quotidiennes et ordinaires. Il propose de se pencher sur la « religion ordinaire », celle qui structure le quotidien de croyants et de non-croyants sans nécessairement se manifester de manière spectaculaire. Le documentaire de Clément Hamelin illustre cette approche en montrant trois jeunes femmes chrétiennes discutant autour d’un brunch, où leurs doutes, ambiguïtés et complexités humaines sont mis en avant. Cette méthode permet de présenter la foi comme une expérience personnelle et nuancée, loin des clichés. Elle rejoint l’idée que le religieux ne se réduit pas à des actes extraordinaires, mais s’incarne dans des routines, des relations et des réflexions individuelles.

Choix de vie religieux

Le documentaire explore une question centrale : pourquoi des individus, notamment des jeunes, choisissent-ils d’organiser leur existence autour de la figure de Jésus dans une société québécoise marquée par la sécularisation ? Dans un contexte où les démocraties libérales valorisent l’autonomie individuelle et la liberté de choix, cette option religieuse peut apparaître comme une anomalie ou un scandale. Les médias ont tendance à aborder ce phénomène sous l’angle de la déviance, comme en témoigne une journaliste évoquant un « retour très dangereux du religieux au Québec ». Cette perception s’inscrit dans une logique où tout écart par rapport à l’effacement supposé de la religion est interprété comme un « retour du religieux », une expression apparue dès les années 1990 pour décrire la résurgence de la variable religieuse sur la scène géopolitique mondiale.

Mutation du religieux

Le philosophe Olivier Roy, dans La sainte ignorance (2013), remet en cause l’idée d’un « retour du religieux » en soulignant que la sécularisation et le revivalisme religieux sont liés : le second n’est pas une réaction contre la première, mais en est le produit. Selon lui, il n’y a pas de « retour » du religieux, mais une mutation de ses formes. Les courants évangéliques actuels se caractérisent par leur adaptabilité à des sociétés en mutation, comme celles décrites par le sociologue Zygmunt Bauman sous le terme de « sociétés liquides ». Ces courants intègrent des changements culturels majeurs tout en conservant une matrice religieuse, grâce à une qualité moderne : la réflexivité, c’est-à-dire la capacité à évaluer et ajuster leurs pratiques. Cette flexibilité explique leur attractivité dans des contextes où les institutions traditionnelles perdent de leur influence.

Ce que ça pourrait changer

L’article souligne que les dynamiques évangéliques au Québec en 2026 ne reflètent pas seulement une évolution du christianisme, mais offrent un miroir dans lequel la société québécoise peut s’observer. Les contenus religieux, comme ceux des évangéliques, ne peuvent être compris que dans leur contexte spécifique. Ils évoluent en interaction avec les transformations sociales, économiques et culturelles. Ainsi, étudier ces mouvements permet de mieux saisir les tensions, les aspirations et les contradictions de la société contemporaine. Cette approche évite de réduire le religieux à un phénomène isolé ou anachronique, en le replaçant au cœur des dynamiques sociales actuelles. Elle met en lumière la complexité des interactions entre foi, modernité et individualisme.

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