Des monstres des mers près des côtes : l'État laisse le champ libre aux navires-usines
Malgré des annonces encourageantes et l'accord de la filière, le gouvernement se refuse à interdire la présence des navires-usines au plus près des côtes. En tergiversant ainsi, il met de nombreux pêcheurs artisanaux en difficulté.
L’article dénonce la présence croissante de navires-usines (bateaux de pêche géants équipés pour traiter et congeler le poisson à bord) à proximité des côtes françaises. Ces navires, souvent étrangers, exploitent des zones de pêche européennes sans contrôle strict des autorités. Leur taille et leur technologie leur permettent de capturer des volumes massifs de poissons, menaçant les stocks marins et les petits pêcheurs locaux. En 2023, plus de 50 navires-usines opéraient dans les eaux européennes, dont une partie à moins de 12 milles nautiques des côtes, une zone normalement réservée aux pêcheurs artisanaux. Leur présence est facilitée par des réglementations floues et un manque de surveillance, selon l’ONG Reporterre et des associations de défense de l’environnement.
L’État français est pointé du doigt pour son inaction face à cette situation. Malgré des alertes répétées, les autorités n’ont pas renforcé les contrôles ni limité l’accès des navires-usines aux zones côtières. En 2022, seulement 3 % des inspections en mer concernaient ces bateaux, selon les données officielles. Les associations dénoncent un laissez-faire politique, favorisé par des intérêts économiques liés à la pêche industrielle. Par exemple, la France a autorisé en 2021 l’entrée de 12 navires-usines supplémentaires dans ses eaux, sans étude d’impact préalable. Ce manque de régulation contraste avec les engagements européens en faveur d’une pêche durable, comme la Politique commune de la pêche (PCP), qui vise à limiter la surpêche.
Les navires-usines ont un impact dévastateur sur les écosystèmes marins. Leur technique de pêche, souvent non sélective, capture des espèces non ciblées (comme les dauphins ou les requins) et détruit les fonds marins avec leurs chaluts. En Méditerranée, leur présence coïncide avec un déclin de 40 % des stocks de poissons en 20 ans, selon l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO). De plus, leur activité aggrave la pollution des eaux, notamment par les rejets de carburant et de déchets plastiques. Les petits pêcheurs, qui dépendent de ces zones pour leur survie, voient leurs prises diminuer, mettant en péril des milliers d’emplois locaux. En Bretagne, par exemple, 30 % des pêcheurs artisanaux ont cessé leur activité depuis 2010.
L’opacité entoure l’activité des navires-usines, malgré les obligations légales de traçabilité. Les données sur leurs captures, leurs zones de pêche ou leurs rejets ne sont pas toujours accessibles au public. En 2023, une enquête de Reporterre a révélé que 60 % des navires-usines opérant en Europe ne publiaient pas leurs rapports de pêche, comme l’exige pourtant la réglementation. Cette absence de transparence empêche les citoyens et les scientifiques d’évaluer l’ampleur réelle des dégâts. Les associations demandent la mise en place d’un registre public en temps réel, mais l’État n’a pas encore donné suite à cette demande. Sans ces informations, il est impossible de mesurer l’impact réel de ces navires sur les océans.
Face à cette crise, des solutions émergent, portées par des ONG et des élus locaux. La première serait d’étendre la zone interdite aux navires-usines à 200 milles nautiques des côtes, comme le propose la *Coalition pour une pêche durable*. Une autre piste est de renforcer les contrôles avec des satellites et des drones, une technologie déjà utilisée en Norvège pour traquer les bateaux illégaux. Enfin, certains pays, comme l’Islande, ont interdit purement et simplement ces navires dans leurs eaux territoriales. En France, des députés ont déposé en 2023 une proposition de loi pour limiter leur accès, mais elle n’a pas encore été adoptée. Le débat reste ouvert entre défenseurs de l’environnement et lobbies de la pêche industrielle.

