Corée du Sud : les travailleurs·ses de Samsung montrent la voie
Il y a quelques semaines, un accord de dernière minute a été obtenu par les travailleurs·ses de Samsung, le géant coréen de l’électronique. Les syndicats ont montré qu’une campagne prolongée, appuyée par la volonté de faire grève, pouvait arracher des concessions, même à l’une des entreprises les plus puissantes au monde.
En mai 2026, Samsung Electronics a évité une grève massive de ses 47 000 travailleurs et travailleuses en Corée du Sud, soit la plus grande action collective dans une entreprise sud-coréenne depuis les années 1980. Cette grève aurait été la première de l’histoire de l’entreprise et la plus importante jamais enregistrée dans le secteur mondial des semi-conducteurs. Les salarié·es réclamaient notamment l’abandon de l’indicateur EVA (Economic Value Added), un outil financier critiqué pour son opacité et son impact négatif sur leurs primes. Les conditions de travail, marquées par des horaires longs, l’exposition à des produits chimiques et une concurrence intense, ont aussi motivé ce mouvement. Samsung, leader mondial des puces mémoire, a finalement conclu un accord salarial provisoire avec deux syndicats le 21 mai 2026, mettant fin à six mois de négociations tendues.
L’accord signé entre Samsung et les syndicats prévoit une augmentation de 4,1 % des salaires de base, mais les primes sont versées sous forme d’actions propres de l’entreprise, et non en espèces. Les travailleur·ses de la division Device Solutions (DS, semi-conducteurs) recevront environ 620 millions de wons (351 000 €), soit six fois plus que ceux de la division Device Experience (DX, smartphones et produits grand public), qui toucheront environ 190 millions de wons (107 000 €). Ces actions, non cotées en bourse, offrent des dividendes mais aucun droit de vote. L’accord étale les versements sur trois ans, avec un tiers convertible en liquidités chaque année. Les syndicats ont obtenu la création d’une enveloppe de primes sans plafond pour la division DS, équivalente à 10,5 % du résultat opérationnel après impôt, mais l’indicateur EVA n’a été que partiellement remplacé par un autre critère de performance, négocié entre la direction et les syndicats.
L’Economic Value Added (EVA) est un indicateur financier utilisé par Samsung pour calculer les primes des salarié·es. Il mesure la performance d’une entreprise après déduction du coût du capital investi, incluant les emprunts, les investissements et le rendement attendu par les actionnaires. Pour les syndicats, cet outil est problématique car il peut réduire les primes en fonction de choix financiers de la direction, sans lien avec la performance réelle des travailleur·ses. De plus, l’EVA est vulnérable aux manipulations : la direction peut ajuster arbitrairement certains coûts pour sous-évaluer la performance des salarié·es. Les syndicats exigeaient son abandon, mais l’accord ne mentionne pas explicitement sa suppression. Il prévoit simplement que les primes seront calculées selon un indicateur de performance déterminé conjointement par la direction et les syndicats à chaque cycle de paie.
L’accord salarial divise les travailleur·ses de Samsung en fonction de leur division. La division Device Solutions (DS, semi-conducteurs), qui représente 94 % du résultat opérationnel du groupe au premier trimestre 2026, bénéficie de primes bien plus élevées que la division Device Experience (DX, smartphones). Cette inégalité a exacerbé les tensions entre les syndicats représentant ces deux divisions. Le syndicat Donghaeng, qui représente les salarié·es de DX, a accusé les deux autres syndicats (NSEU et SGUU) de privilégier les revendications des travailleur·ses de DS. Les trois syndicats avaient initialement formé une alliance pour négocier, mais cette unité s’est fissurée en mars 2026, lorsque Donghaeng s’est retiré, réduisant la pression sur la direction.
Chez Samsung, trois syndicats coexistent : le National Samsung Electronics Union (NSEU), le Samsung Group United Union (SGUU) et Donghaeng. Le NSEU, qui avait mené la première grève de l’histoire de Samsung en 2024 avec 30 000 membres, a vu son influence et ses effectifs chuter après des révélations de collusion avec la direction. Environ 5 000 membres l’ont quitté, réduisant ses effectifs à 32 000. Le SGUU, présent dans la division DS, affirme désormais représenter plus de 50 % des effectifs totaux de Samsung. Malgré ces divisions, les syndicats ont réussi à mobiliser près de 70 % des 47 000 salarié·es, montrant une capacité de résistance significative face à l’un des employeurs les plus puissants au monde.
Le gouvernement sud-coréen, dirigé par le président libéral Lee Jae-myung, a exercé des pressions sur les syndicats de Samsung en menaçant de recourir à l’arbitrage obligatoire en cas de grève, prévue pour juin 2026. Lee a critiqué la revendication syndicale visant à affecter 15 % du résultat opérationnel à une enveloppe de primes, estimant que les actionnaires devaient en bénéficier. Pourtant, son père, Lee Kun-hee, avait introduit ce système de partage des profits dans les années 1990 pour stimuler la productivité. Le gouvernement soutient également une réforme du droit commercial visant à faire monter l’indice boursier sud-coréen, le KOSPI, qui a dépassé 8 000 points en mai 2026. Cependant, l’accord salarial chez Samsung révèle une limite de cette réforme : le groupe pourra distribuer des actions à ses salarié·es sous forme de primes, contournant ainsi l’objectif initial de retrait définitif des actions du marché.
L’accord salarial chez Samsung intervient dans un contexte de boom mondial de l’intelligence artificielle (IA), qui a dopé la demande en puces mémoire. Samsung et son rival SK Hynix représentent près de la moitié de la valeur du KOSPI. Les puces HBM (High Bandwidth Memory), utilisées dans les systèmes d’IA, sont devenues un produit clé pour ces entreprises. Cependant, Samsung peine encore à faire certifier ses mémoires HBM les plus avancées par Nvidia, leader des accélérateurs d’IA. Malgré cela, le groupe bénéficie de l’expansion des centres de données dédiés à l’IA. Selon la Banque de Corée, seuls 1,3 % des gains du KOSPI se traduisent par une hausse globale de la consommation, limitant l’impact économique global de cette croissance boursière sur la population.
Malgré les divisions internes et les pressions gouvernementales, la campagne syndicale chez Samsung a montré qu’une mobilisation prolongée et une menace crédible de grève pouvaient encore arracher des concessions à une entreprise aussi puissante. Cet épisode remet en cause l’idée selon laquelle l’IA rendrait le travail humain superflu, soulignant que les entreprises dépendent encore de la main-d’œuvre pour produire les composants essentiels à cette technologie. Les travailleur·ses de Samsung ont ainsi démontré que, même dans un secteur high-tech et en pleine expansion, la résistance collective reste possible. Leur mouvement s’inscrit dans un contexte plus large de syndicalisation en Corée du Sud, où des syndicats comme ceux de SK Hynix, représentant plus de 90 % des salarié·es, ont aussi obtenu des avancées significatives.

